Rechercher
Rechercher

Musique

Gustav Mahler : son temps est-il finalement venu ?

Après Hector Berlioz, Piotr Ilitch Tchaïkovski et Georges Bizet, il est bien temps de braquer les projecteurs, avec le célèbre musicologue français Marc Vignal, sur le compositeur autrichien à l’occasion du 160e anniversaire de sa naissance.

Gustav Mahler : son temps est-il finalement venu ?

Portrait de Gustav Mahler par Moritz Nähr.

Du crépuscule du romantisme à l’aube du modernisme, il a été l’un des protagonistes forts du mouvement musical du XXe siècle. Trait d’union entre Bruckner et Schoenberg, Gustav Mahler a ingénieusement franchi les rives de la tradition musicale austro-allemande du XIXe siècle, héritée de Beethoven, Wagner et Bruckner, en transgressant les limites du langage symphonique, pour préparer et annoncer le chemin de la musique savante pour les décennies, voire les siècles à venir. Ses symphonies « à l’image du monde », comme il aurait dit au compositeur finlandais Jean Sibelius, explorent les tourments de l’âme humaine et représentent le drame de l’homme moderne cherchant inlassablement un sens et un but dans une vie qui semble désespérément criblée de douleur, d’horreur et de chagrin. Sa deuxième symphonie, l’une de ses œuvres les plus populaires, intitulée La Résurrection, en est le parfait exemple. Elle serait probablement le deuxième chef-d’œuvre, après la Symphonie n° 9 de Beethoven, à dépeindre le destin de l’humanité que le génie de Bonn a voulu, avant Mahler, « saisir à la gorge ». Le compositeur du Chant de la terre qui se comparaît à un instrument de musique dont jouerait « l’esprit du monde, la source de toute existence » tentera toute sa vie de faire de ses compositions un reflet de « la création tout entière ». « Mon temps viendra », avait-il dit un jour, mais son temps est-il finalement venu ? Une question que Marc Vignal, le premier biographe français de Gustav Mahler, aborde pour L’Orient-Le Jour.

Né le 7 juillet 1860 à Kaliste en Bohême d’un père aubergiste et marchand de liqueurs, Gustav Mahler est issu d’une famille juive de langue allemande. Il étudie au conservatoire de Vienne, avec comme condisciple Hugo Wolf, puis entreprend dès 1880 sa double carrière de compositeur et de chef d’orchestre, et atteint rapidement dans l’une et l’autre les plus hauts sommets. Comme chef d’orchestre, il occupe divers postes, notamment à Cassel, Prague, Leipzig et Hambourg, avant de devenir en 1897, après s’être converti au catholicisme, directeur de l’Opéra de Vienne, étape la plus prestigieuse de sa carrière officielle. Cependant, « en 1907, trois coups du destin le frappent : perte de son poste à Vienne, à la suite notamment d’attaques ouvertement antisémites, mort de sa fille aînée âgée de quatre ans d’une maladie de cœur incurable (il a alors déjà composé les Kindertotenlieder ou Chants sur la mort des enfants) et une grave crise conjugale, qui nécessitent une consultation chez Freud », explique Marc Vignal. Il passe alors, durant les quatre dernières années de sa vie, l’automne et l’hiver à New York, où il se produit au Metropolitan Opera et dirige la Philharmonie, et le printemps et l’été en Europe où il remporte, en septembre 1910, à Munich « son plus grand triomphe public avec sa Huitième symphonie, dite “des Mille”, la seule entièrement vocale ». Il meurt le 18 mai 1911, à Vienne, en laissant inachevée sa Dixième, et encore non exécutés Le Chant de la terre et La Neuvième.

À la limite du monde slave

« Comme compositeur, Mahler ne cultive pratiquement que deux genres, le lied et la symphonie, mais en les entremêlant beaucoup et en donnant avec Le Chant de la terre (1908) un ouvrage en six parties certes pour deux voix solistes et orchestre, mais d’une dimension symphonique (une heure) », souligne le musicologue français, en notant que Mahler se voulait l’héritier de la musique allemande du XIXe siècle, dominée selon lui par le symphoniste Beethoven et par l’auteur d’opéras à dimension symphonique, Wagner. Par ailleurs, Vignal fait remarquer que les côtés fantastiques, ou plutôt fantomatiques de Mahler et ses rapports avec la mort en font aussi l’héritier de Schumann. Et ce n’est pas tout! En tant que viennois, « plus précisément en tant que compositeur né à la limite du monde slave », comme tient à le dire le musicologue octogénaire, Mahler provient de Haydn et de Schubert, dont il reprend les lancinants rythmes de marche lente. « Quatre de ses symphonies utilisent la voix, à des titres divers, et plusieurs mouvements purement instrumentaux reprennent en l’élargissant le matériau de lieder existant déjà, ou prennent par endroits l’aspect d’un lied sans paroles. Toutes les symphonies de Mahler sauf deux durent plus d’une heure », continue-t-il à disséquer l’œuvre du compositeur autrichien. Ces dernières sont en cela, selon lui, typiquement « fin XIXe », tout en se distinguant par leur « message » de celles de Bruckner, aux dimensions comparables.

« Mahler divisa fortement les esprits, il suscita des partisans enthousiastes et des adversaires acharnés », signale Vignal pour qui les constantes références du compositeur au recueil de poésies et de chants populaires, Le cor merveilleux de l’enfant (de Achim von Arnim), font de lui le chantre d’un romantisme pittoresque et légendaire assez séduisant, mais aussi et surtout d’un monde douloureux, cruel, grotesque, inhumain. « Mahler a largement recours à la citation, imaginaire ou non, sa musique contient des objets trouvés de toute sorte. Ils la plongent sans crier gare dans le bas étage, le plébéien : lui-même, comme jadis un certain Haydn, fait de ces traits sa langue maternelle. » Mais pour ses détracteurs, sa musique aux « sentiments volontiers exacerbés », typiques de la Vienne des environs de 1900, manquait de distinction, « ils la trouvaient faite de bric et de broc ». « Pour Alhambras ou Moulins-Rouges, pas pour salles de concerts symphoniques », jugeait en 1914 le compositeur français Vincent d’Indy.

Recevoir Mahler, même en France

Ce n’est qu’à la fin des années 1980 qu’on se mit à « revisiter d’un œil critique et irrespectueux le passé, la tradition, et à assembler ce qu’il y avait de plus hétéroclite. On était prêts à recevoir Mahler, même en France ». Jusque-là, les exécutions de ses œuvres à Paris étaient rares : Quatrième symphonie par Bruno Walter en 1955, Deuxième par Leonard Bernstein en 1958. Le tournant décisif intervint toutefois en 1967, avec trois exécutions (dont une dirigée par Otto Klemperer) de la Neuvième symphonie à Paris, où « elle n’avait jamais été entendue ». Depuis, en France comme ailleurs, « Mahler occupe dans les programmes une place de choix ».

« Mahler est toujours objet de discussion, pas avec les arguments réducteurs lancés de son vivant, puis en gros jusqu’à son centenaire. Plus que tout autre, il est en même temps du XIXe siècle et du XXe. Plus il pénètre le second, moins il renonce au premier », conclut Marc Vignal.


Du crépuscule du romantisme à l’aube du modernisme, il a été l’un des protagonistes forts du mouvement musical du XXe siècle. Trait d’union entre Bruckner et Schoenberg, Gustav Mahler a ingénieusement franchi les rives de la tradition musicale austro-allemande du XIXe siècle, héritée de Beethoven, Wagner et Bruckner, en transgressant les limites du langage symphonique, pour...

commentaires (0)

Commentaires (0)