Le point de vue de...

Pourquoi la littérature aujourd’hui ?

Pourquoi la littérature aujourd’hui ?

D.R.

Avec l’inflation dans la production de livres, les débordements des nouveaux médias, la masse des productions universitaires dans tous les domaines…, il est utile de se demander : pourquoi la littérature aujourd’hui ?

Je me fonde sur mon expérience, car c’est l’expérience vécue qui justifie la question. Le cours de littérature française du P. Jean Pérouse s.j. au Collège Notre-Dame de Jamhour, en 1956-1957, était pour moi et sans exagération un condensé de tout le savoir humain, de la rationalité la plus scientifique jusqu’aux rêveries de Jean-Jacques Rousseau et celles musicales de Chopin !

Au contraire, la littérature arabe, bien que je fusse toujours parmi les premiers à l’école en notation, me semble aujourd’hui, telle qu’elle était et qu’elle est aujourd’hui enseignée, de la rhétorique verbeuse. La finalité de la rhétorique, balâgha, est la transmission d’un message. Sans message, elle est discours attrayant et vide. Depuis, je souhaite la relecture du patrimoine littéraire arabe, non sous l’angle du madh (panégyrique) et du hijâ’ (anathème), mais pour en dégager les valeurs humaines.

1. Esthétisme littéraire et perte de sens : dans des manuels scolaires français de textes choisis d’aujourd’hui, les plus beaux textes où il s’agit de problèmes existentiels (Dieu, foi, sens de la vie…) ne sont l’objet d’aucun questionnement aux élèves en bas de page pour ne pas heurter une laïcité à la française ! Je m’étais précipité pour me procurer Les Plus Belles Pages de la littérature française (Anne Armand et Marc Baconnet, Gallimard, 2007). Excellent dans sa technicité, mais les textes porteurs de sens sur l’amour, la vie, la mort, la foi… sont exclus ! C’est le retour aujourd’hui des rhétoriqueurs dénoncés autrefois par Clément Marot.

2. La littérature française est-elle dépressive ? Ma surprise a été plus grande encore, à l’encontre de ma propre expérience avec les grands auteurs français, quand l’hebdomadaire britannique The Economist, rapporte en grande manchette que « les responsables du pessimisme et de l’amertume ambiante en France sont à rechercher du côté de ses grands écrivains » ! Approche exacte aujourd’hui, non à cause de la littérature française, mais parce que son enseignement a été vidé de sa profondeur. On a occulté : Le Domaine héroïque des lettres françaises, Xe-XIXe de Pierre-Henri Simon (Colin, 1963). On a délibérément oublié pour la période récente : Littérature du XXe siècle et christianisme de Charles Moeller (Casterman, 2 vol., 1962). Finalement avec une littérature vidée de sens, c’est la propension à l’esthétisme verbal et la phraséologie. Une littérature formaliste devient ainsi distraction et loisir pour des gens oisifs et peu sérieux, pas au sens de l’otium des Romains, pour penser, méditer et réfléchir.

3. Académisme de sciences humaines déshumanisées : C’est mon expérience dans la direction de mémoires et de thèses qui me fait découvrir que c’est par la littérature qu’on apprend, vraiment, non seulement à écrire, mais surtout à s’exprimer dans un style personnel.

La dévalorisation de la littérature a surtout commencé, non avec les pères fondateurs des sciences humaines (sociologie, anthropologie, psychologie, psychanalyse…), mais avec les cloisonnements et rivalités interdisciplinaires. On lira avec profit l’ouvrage de William Marx : L’Adieu à la littérature : Histoire d’une dévalorisation, XVIIIe-XXe siècles (Minuit, 2005). On a présupposé, avec le développement académique des sciences humaines que la littérature est un produit formel qui ne décrit pas la réalité. Or la littérature est la première des sciences humaines ! Les pères fondateurs de toutes les sciences humaines le savent, du fait même que leurs travaux portaient sur des études de cas, l’observation de terrain, la recherche participative, les récits de vie…

Y a-t-il une description plus réaliste du monde des affaires que le roman de la Comtesse de Ségur, La Fortune de Gaspard (1866) ? Une description plus réaliste de la solidarité que La Peste (1947) d’Albert Camus ? Ou un récit plus authentique de science politique que La Ferme des animaux (1945) et aussi 1984 de Georges Orwell ? Une introspection plus profonde que les Essais de Montaigne ? Une auscultation de la conscience et de la foi que Les Confessions de Saint Augustin (354-430) et Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux (1873-1897)? Et parmi les auteurs libanais qui ne sont plus de ce monde, une analyse plus profonde de l’acculturation et de l’intégration que l’ouvrage de Sélim Abou : Liban déraciné (1998) ?

Des étudiants en sciences humaines ont oublié – et on a voulu à travers une rationalité scientiste leur faire oublier – qu’exprimer (exprimere), c’est manifester sa pensée, ses impressions par le geste, la parole, l’expression du visage, se faire comprendre… On trouve dans des mémoires et des thèses dites en sciences humaines, par des étudiants sans formation littéraire pré-universitaire, une expression formatée, démusclée, sans rythme, sans saveur… ! Il arrive souvent que lorsqu’un doctorant expose dans son introduction les mobiles du choix du sujet, un membre du jury lui lance la réprimande de subjectivité ! Dans une thèse sur la pauvreté au Liban-Sud, rien que des chiffres ! Aucun cas, aucun profil, aucune description de la spécificité de la pauvreté au Sud et de la culture et du contexte social et libanais de la pauvreté au Sud !

Les grands problèmes de l’humanité, c’est la littérature qui en témoigne et toutes les sciences humaines non déshumanisées par un formatage stéréotypé et des rivalités interdisciplinaires. Le mot littérature (littératura, écriture) est certes vague et ne signifie pas seulement la production dite littéraire. Voltaire écrivait dans son Dictionnaire philosophique : « Littérature, ce mot est un de ces termes vagues si fréquents dans toutes les langues (…), tels sont les termes généraux, dont l’acception précise n’est déterminée en aucune langue que par les objets auxquels on les applique. » Georges Duhamel écrit : « Il est impossible d’imaginer une grande civilisation sans une grande littérature. »

Voilà pourquoi nous avons besoin, surtout aujourd’hui, de la littérature, de L’Orient littéraire, et de sciences humaines humanisées et humanistes et sans rupture avec la littérature.


Avec l’inflation dans la production de livres, les débordements des nouveaux médias, la masse des productions universitaires dans tous les domaines…, il est utile de se demander : pourquoi la littérature aujourd’hui ?

Je me fonde sur mon expérience, car c’est l’expérience vécue qui justifie la question. Le cours de littérature française du P. Jean Pérouse s.j. au...

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