Opinion

Quand les pandémies transforment les villes

Wuhan, Bergame, Madrid, Londres, New York… Pendant de longues semaines, les noms des villes sinistrées ont fait la une des journaux télévisés et les images des rues et des places désertes se sont répandues sur les réseaux sociaux, transformant les capitales du monde en des villes fantômes hantées par le spectre du Covid-19.

© Ieva Saudargaité, in Beyrouth ville nue, ed. Medawar, 2019

Il aura suffi qu’un petit virus probablement transmis par les chauves-souris et les pangolins s’introduise dans un marché de l’une des villes de la Chine continentale pour que le monde entier en soit bouleversé. L’extension foudroyante de la pandémie et l’impuissance des États à en arrêter la progression sont autant de signes qui nous informent sur l’état de notre monde où les virus et les bactéries comme les capitaux, les services et les biens circulent sans véritable contrainte et où la mondialisation se joue des particularités locales et nationales pour nous rappeler que face à la maladie et la mort nous sommes tous les habitants du même village planétaire.

Et pourtant, alors même que la mondialisation semble triompher de toutes les frontières géographiques et politiques, l’extension de la pandémie a imposé partout dans le monde l’adoption de mesures drastiques qui ont entraîné un arrêt brutal des activités économiques et menacent de plonger le monde dans une période de récession, la plus sévère depuis la Grande Dépression de 1929 : contrôle des déplacements, fermeture des frontières, des ports et des aéroports, isolement et mise en quarantaine des régions sinistrées et confinement des populations. Comme si la mondialisation creusait sa tombe de ses propres mains pour réaliser la prophétie lancée par Karl Marx il y a un siècle et demi.

Depuis que les effets de la pandémie se sont révélés dans toute leur ampleur, les villes du monde semblent être revenues à un état antérieur, lorsque la planète ne s’était pas encore transformée en un champ ouvert pour la libre circulation des capitaux, lorsque déréglementation, dérégulation et décloisonnement n’étaient pas encore devenus les maîtres-mots du marché mondialisé. Et malgré toutes les avancées scientifiques et technologiques que l’humanité a connues depuis le siècle dernier, il a fallu recourir aux mêmes dispositifs mis en place depuis les temps les plus anciens pour tenter de barrer la route à la propagation de l’épidémie.

L'année des cendres

Il est dit que durant la dix-septième année de l’Hégire qualifiée par les chroniqueurs arabes d’« année des cendres » à cause de la sécheresse qui a frappé l’ensemble du Bilad al-Cham, le calife Omar ibn al-Khattâb voulut visiter Damas et qu’il se dirigea vers cette ville à la tête d’une troupe encadrée par les compagnons du prophète. Mais à peine arrivé aux abords de la ville, les dignitaires sortis pour l’accueillir l’avertirent que la peste venait d’y faire son apparition ce qui l’amena à ordonner le retrait de la troupe, à décréter l’isolement de la ville, à en bloquer l’accès et à interdire la sortie de tous les habitants. Après le départ d’Omar, une terrible maladie connue sous le nom de peste d’Emmaüs – ou peste d’Amwas selon les chroniqueurs arabes – frappa la ville, entraînant la mort de dizaines de milliers de Damascènes. Face à l’ampleur de l’épidémie, on raconte que le commandant de la place, Amr ibn al-As, ordonna aux habitants valides de quitter la cité sinistrée et de se réfugier sur les collines avoisinantes, ce qui eut pour effet d’enrayer la progression de l’épidémie et permit d’en venir à bout. On raconte également qu’Omar en fut averti et qu’il ne désavoua pas Amr.

L’une des pires pandémies de l’histoire semble avoir été celle qu’on appela la « peste noire » qui apparut au XIVe siècle en Mongolie aux confins de la Chine et se déplaça le long de la route de la soie pour atteindre l’Asie centrale, Constantinople, Alexandrie, les villes d’Italie et de France, puis traverser la Manche pour gagner Londres, entraînant la mort de centaines de milliers de victimes. Une pandémie qui eut des conséquences économiques, démographiques, sociales et religieuses d’une extrême importance dans l’Europe de la Renaissance au point que certains historiens y ont vu l’une des causes qui ont conduit au grand schisme de la chrétienté occidentale et l’apparition de la Réforme protestante.

Lazarets et quarantaines

Afin de s’opposer à la diffusion d’un mal dont on attribuait l’origine à la corruption de l’air provoquée par la conjonction de certaines planètes, les cités italiennes inventèrent le dispositif des lazaretti où étaient isolés les pestiférés ou les sujets suspects de contact avec les malades. De cette époque date également le dispositif de quarantaine maritime qui obligeait les vaisseaux provenant d’une zone infestée par la peste à accoster sur un îlot au large de la côte et à y rester pendant quarante jours avant de leur permettre de rentrer au port. Ces deux dispositifs seront adoptés partout dans le monde chaque fois qu’apparaissait la menace d’une nouvelle épidémie.

D’après les chroniqueurs de l’époque, le mal semble s’être propagé à tous les groupes humains fortement rassemblés, les corps de troupe, les communautés religieuses et d’une manière générale dans les villes, alors que ses ravages auraient été atténués dans les campagnes et dans les zones d’habitat dispersé. Boccace raconte dans le Décaméron que lorsque la peste noire atteignit Florence, sept jeunes femmes et trois jeunes gens de la haute société florentine décidèrent de se retirer hors de la ville et de se réfugier dans la campagne de Toscane. Pour se divertir, les personnages inventent un jeu où chacun doit raconter quotidiennement une histoire illustrant un thème choisi par la reine ou le roi de la journée, qui traite de l’amour, de la courtoisie, de l’intelligence ou de la fortune. La force de ce « livre des dix journées » provient de la confrontation violente entre deux univers, celui idyllique de quelques jeunes gens dans un jardin en fleur et celui de la population de Florence, décimée par la peste noire.

À Damas au temps des califes bien guidés comme à Florence au début de la Renaissance italienne, la menace de l’épidémie a provoqué des réactions de peur et parfois de panique, avec la mise en quarantaine des villes sinistrées et la fuite à la campagne de quelques privilégiés. Comme nous le fîmes à notre tour face au Covid-19, à l’âge de l’intelligence artificielle et de la quatrième révolution industrielle ! C’est que la ville sinistrée est une ville en état de guerre où se déploie l’imaginaire des villes assiégées en proie à la dévastation et où l’irruption de la maladie et la menace de mort viennent bouleverser tous les repères qui assuraient la continuité de la vie quotidienne. Cet imaginaire traumatique prend des dimensions métaphysiques dans la tragédie de Sophocle Œdipe roi qui a pour cadre la ville de Thèbes ravagée par le fléau de la peste envoyée par les dieux pour punir la ville qui abrite l’assassin du roi Laois. Pour apaiser la colère des dieux et écarter le fléau de la ville, il faudra le suicide de la reine Jocaste et le bannissement d’Œdipe qui prend sur lui les maux de la cité et erre de contrée en contrée après s’être crevé les yeux pour ne plus voir la lumière de la vérité. La peste qui frappe Thèbes revêt ainsi une portée symbolique puisqu’elle se présente comme une punition envoyée par les dieux pour châtier le double crime d’Œdipe et consacrer la prohibition du parricide et de l’inceste, interdits inséparables du concept grec de Polis et qui se trouvent au fondement de toutes les cultures et de toutes les civilisations urbaines au cours de l’histoire.

Cette vision des épidémies comme des châtiments divins destinés à punir les hommes de leurs péchés va perdurer au cours de l’histoire. Déjà dans la Bible, la peste est envoyée par Yahve pour punir les Philistins d’avoir enlevé l’Arche d’alliance après leur victoire sur les Hébreux. Face à un fléau dont ils ignorent les causes et les remèdes, les hommes vont recourir à toutes sortes de rites liturgiques, de cérémonies expiatoires et de pénitences collectives sensées apaiser le courroux des puissances divines.

Ghetto et ségrégation

Mais le sentiment permanent d’insécurité provoqué par les épidémies va également installer un climat de psychose collective marqué par la recherche de boucs émissaires : lorsque la peste noire ravage l’Europe, des sorciers sont brûlés vifs pour avoir semé le mal, les juifs sont accusés d’empoisonner les puits et les fontaines et une folie meurtrière s’empare des villes de France, de Suisse et d’Allemagne où des communautés juives entières sont massacrées et leurs quartiers pillés et incendiés. Plus tolérante ou peut-être plus attentive à ses intérêts économiques, la ville de Venise crée un ghetto dans le quartier de Cannaregio à la périphérie de la ville où est regroupée la population juive qui y trouve refuge, et ce dispositif est bientôt adopté dans toutes les grandes villes d’Italie puis dans l’Empire austro-hongrois et dans les Pays-Bas espagnols. Le modèle de la séparation urbaine ne se limitera d’ailleurs pas aux communautés juives mais sera progressivement étendu à toutes les couches marginalisées et à tous ceux accusés de transmettre la maladie, étrangers, mendiants, basses classes qui seront expulsés hors de la ville ou regroupés dans des faubourgs isolés loin des quartiers centraux fréquentés par les couches aisés.

Cette logique ségrégationniste atteint son apogée avec le début des expéditions coloniales. Confrontées aux virus et aux bactéries apportés par les colons et contre lesquels elles n’avaient aucune immunité, les populations des pays colonisés vont être victimes d’épidémies meurtrières. La conquête de l’Amérique par les conquistadors espagnols au début du XVIe siècle aboutira ainsi à l’annihilation complète des civilisations méso-américaines dont certaines avaient plus de trois milles ans d’âge. Victime d’une série d’épidémies meurtrières et des massacres perpétrés par les conquérants au nom de la foi chrétienne, la disparition brutale des civilisations Maya et Aztèque mettra fin à ce que JMG Le Clézio appelle « le rêve mexicain » et assurera l’hégémonie de l’Occident sur le reste du monde. Dans tous les pays d’Afrique et d’Asie ouverts à la colonisation, la multiplication des échanges maritimes, les bouleversements écologiques dus à l’introduction des cultures spéculatives, l’exploitation forestière sauvage et la dislocation des structures sociales favorisent l’apparition et l’extension des épidémies à une échelle jusqu’alors inconnue. La colonisation française de l’Algérie dans la première moitié du XIXe siècle est suivie d’une série d’épidémies de choléra importées de Marseille et de Toulon par les garnisons françaises et les colons, qui finissent par décimer le tiers des populations autochtones en moins de vingt ans. Les colons européens seront à leur tour victimes des maladies endémiques des pays colonisés, malaria, dysenterie et fièvre jaune, donnant naissance à la sinistre image de contrées inhospitalières habitées par des populations rétives aux règles d’hygiène. La volonté de protéger la santé des colons entraînera l’invention de l’urbanisme colonial marqué par la dualité entre villes européennes et villes indigènes, deux ordres urbains qui coexistent sur le même territoire en s’excluant mutuellement, la ségrégation urbaine servant d’outil à la mise en œuvre des politiques de contrôle des populations autochtones.

Avec l’avènement de la révolution industrielle, l’Europe connaît plusieurs vagues de choléra dont la diffusion est favorisée par le développement des communications et l’apparition de la navigation à vapeur et des chemins de fer. L’exode rural massif entraîne la constitution de quartiers ouvriers dans les centres urbains et dans les faubourgs des villes, où s’entasse la main-d’œuvre au service des industries naissantes, dans des conditions sanitaires déplorables qui favorisent l’extension des maladies infectieuses. Afin de combattre les épidémies qu’on croit alors provenir de miasmes putrides qui stagnent dans l’air corrompu des villes, on s’appuie sur les théories hygiénistes pour lancer de grands travaux d’aménagements urbains.

Haussmann, un nouveau modèle urbain

C’est à Paris, pendant le Second Empire, que le baron Haussmann entreprendra les travaux les plus ambitieux qui transformeront entièrement le visage de la capitale française en moins de deux décennies. « La forme d’une ville change hélas plus vite que le cœur d’un mortel » dira alors Baudelaire dans l’un de ses poèmes dédiés à Victor Hugo. Des quartiers entiers sont démolis pour permettre le percement d’avenues et de grands boulevards urbains, de vastes perspectives sont mises en scène pour mettre en valeur les monuments importants, de nombreux parcs et jardins sont aménagés et la ville se dote de circuits d’adduction d’eau et de réseaux modernes d’égouts et de distribution de gaz. Paris devient ainsi la capitale d’un monde nouveau, celui de la révolution industrielle et un modèle urbain pour toutes les grandes villes du monde.

Ces aménagements sont lancés au départ à partir d’une vision hygiéniste qui s’efforce d’assainir et d’aérer la ville et d’en finir avec les quartiers insalubres. Mais ils permettront dans le même temps de chasser la classe ouvrière du centre de Paris, de contrôler les émeutes urbaines et donneront lieu à une intense spéculation immobilière qui enrichira une nouvelle classe de bourgeoisie d’affaires.

La révolution pasteurienne et le développement de la microbiologie qui permettent d’expliquer l’origine des maladies bactériennes et les moyens de s’en prévenir vont renforcer la corrélation entre conditions sanitaires et environnement urbain et génèreront un nouvel hygiénisme qui marquera la pensée urbaine au cours du XXe siècle. L’urbanisme fonctionnaliste du mouvement moderne va rejeter les formes urbaines anciennes jugées insalubres et appeler à « rétablir les conditions de nature dans la ville » en séparant les fonctions (habiter, travailler, circuler, se cultiver le corps et l’esprit), en créant des ceintures vertes qui entourent les noyaux urbains et les protègent des zones industrielles et en privilégiant l’orientation des bâtiments pour faire entrer l’air, le soleil et la lumière dans tous les logements.

Ainsi, les épidémies qui étaient considérées comme une fatalité envoyée par les puissances divines vont-elles constituer en définitive un élément moteur du changement et un accélérateur des transformations urbaines. Avec les grandes avancées de la médecine au cours du siècle passé, la généralisation des pratiques vaccinales et la découverte des antibiotiques, on a longtemps cru que l’épidémie de grippe espagnole qui s’est répandue dans le monde à la fin de la Première Guerre mondiale était venue clore un chapitre sombre de l’histoire de l’humanité et que l’ère des grandes pandémies était révolue à jamais. Jusqu’à ce que le Covid-19 vienne nous rappeler que malgré tous les progrès scientifiques et techniques de notre époque, l’humanité reste démunie face à un petit virus venu des confins de la Chine qui a bouleversé en quelques mois l’ensemble de la planète.

Il est certes encore trop tôt pour envisager l’état où se retrouvera le monde après la fin de la pandémie. Mais le confinement généralisé, la peur des rassemblements et la hantise du brassage et des contacts physiques risquent d’avoir des effets durables sur les relations sociales et les comportements publics. Verra-t-on l’apparition d’un monde nouveau marqué par la disparition des espaces publics qui ont constitué pendant des siècles la trame de la vie urbaine au profit d’un espace public virtuel qui organisera les relations entre les hommes à travers les réseaux sociaux, les conférences en ligne et les web séminaires ?

Pourquoi me vient-il à l’esprit l’image de ce vieil homme assis sur une chaise face à l’océan, qui contemple avec fièvre un jeune adolescent qui joue sur la plage, alors que sur le visage du vieillard coule la teinture de ses cheveux grisonnants ? Dans une Venise crépusculaire en proie au choléra, Gustav von Aschenbach, le héros du roman de Thomas Mann Mort à Venise interprété magistralement par Dirk Bogarde dans le film de Visconti, voit les symboles de la beauté se transformer en symboles de la mort. Et à l’orée de la Première Guerre mondiale qui marquera la fin des empires, Thomas Mann voit la disparition d’un monde ancien qui croyait encore en la beauté comme valeur absolue et l’avènement d’un monde nouveau qui donnera naissance aux guerres et aux drames collectifs qui hanteront le siècle naissant.



Il aura suffi qu’un petit virus probablement transmis par les chauves-souris et les pangolins s’introduise dans un marché de l’une des villes de la Chine continentale pour que le monde entier en soit bouleversé. L’extension foudroyante de la pandémie et l’impuissance des États à en arrêter la progression sont autant de signes qui nous informent sur l’état de notre monde où...

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