Le président russe Vladimir Poutine évoquant la lutte contre le coronavirus dans son pays, hier, depuis Moscou. Sputnik/Alexei Nikolskyi/Kremlin via Reuters
Une « catastrophe » : la petite République russe du Daguestan a admis être confrontée à des centaines de morts probablement dues au nouveau coronavirus et que les statistiques officielles ne reflètent pas, nourrissant le sentiment d’abandon de soignants interviewés.Absence de tests, pénurie de masques de protection, confinement non respecté ont dessiné ce drame sanitaire.
« Les gens ont été abandonnés », se désole Sakinat Magomedova, 45 ans, une médecin urgentiste de la petite ville de Kiziliourt, chez laquelle une double pneumonie a été diagnostiquée début mai. En convalescence à son domicile, elle dit n’avoir « jamais vu un seul test du Covid » mais assure avoir « tout de suite compris » être contaminée par le nouveau coronavirus, ayant reconnu les symptômes de la maladie.
Territoire du Caucase russe de moins de trois millions d’habitants, le Daguestan compte officiellement 3 460 cas, dont 29 mortels. Or le ministre local de la Santé, Djamaloudine Gaadjiibraguimov, a admis samedi que la situation était considérablement plus grave avec 657 morts et 12 600 malades de pneumonie, pour lesquels le nouveau coronavirus est confirmé ou suspecté. « Tous ces patients sont pris en charge de la même manière et tous sont traités comme s’il s’agissait de cas confirmés » de Covid-19, a-t-il expliqué, ajoutant ne pas avoir la possibilité d’avoir « des confirmations de laboratoires ».
À titre de comparaison, Moscou, le principal foyer de l’épidémie en Russie, comptait hier selon les chiffres officiels 146 062 cas et 1 580 morts pour 12 millions d’habitants. Le Daguestan, comme d’autres Républiques du Caucase russe, est un parent pauvre de la Russie. Tout au long des années 2000, ce territoire multiethnique en majorité peuplé de musulmans a été ensanglanté par une guerre larvée entre forces russes et guérilla jihadiste. Le président Vladimir Poutine a rappelé hier ce passé et promis d’aider le Daguestan, ordonnant « des mesures supplémentaires d’urgence », au cours d’une visioconférence.
Pas d’autopsies
Le chef du Kremlin a aussi ordonné de développer les capacités de dépistage du Daguestan et d’y installer un centre médical spécialisé. Le mufti daguestanais Akhmad Afandi Abdoulaïev, lui-même malade, a fait état d’une « catastrophe » dont l’envergure « nous force à faire appel à vous », racontant à Vladimir Poutine qu’il y a un grand nombre de « morts que personne ne compte » parce que ces gens meurent chez eux puis sont enterrés dans le respect de « la tradition », sans examen médical.
Pour être comptabilisés dans les statistiques officielles de mortalité due au nouveau coronavirus, une autopsie doit confirmer la cause de la mort. Or 90 % des familles refusent un tel examen post-mortem.
La Russie, le deuxième pays en nombre de cas détectés, se targue de sa faible mortalité liée au coronavirus – 2 722 morts pour 290 678 malades. Des critiques l’accusent cependant de sous-évaluer à dessein le nombre des décès, ce qu’elle dément avec véhémence. Les révélations sur la gravité de la crise au Daguestan, sont intervenues le jour même où le Premier ministre russe Mikhaïl Michoustine annonçait que la Russie avait réussi à « arrêter la croissance » des nouvelles contaminations mais que la situation restait difficile.
Masques lavés et réutilisés
Vendredi, l’agence sanitaire russe Rospotrebnadzor avait sonné l’alarme sur la situation au Daguestan, reconnaissant un nombre insuffisant de laboratoires pour effectuer les tests, ce qui de facto fausse les statistiques. Et ce alors que la Russie se félicite d’avoir mis en place un système de dépistage massif sur l’ensemble de son territoire. L’agence admettait aussi qu’il y avait un manque de soignants qualifiés, de médicaments et de moyens de protection dans cette région caucasienne. Un médecin urgentiste daguestanais confirme ces carences. Avec ses collègues, ils réutilisent toujours les mêmes masques. "Après chaque intervention les masques sont lavés au chlore, trempés dans l'eau puis séchés (...) On ne peut pas faire autrement", raconte ce soignant à l'AFP, sous couvert d'anonymat. L’envolée du nombre des cas graves et des décès au Daguestan s’explique par les difficultés d’accès aux soins, mais aussi par le respect insuffisant des règles de confinement. Dès le 1er avril, le confinement obligatoire avait pourtant été annoncé par les autorités daguestanaises. Selon Ziaoutdine Ouvaïsov, un responsable de l’ONG « Monitor Patsienta », les restrictions ont été initialement peu respectées à cause d’un « faible travail d’information » et d’un « manque de confiance » envers les autorités. Les enterrements publics ont continué ainsi à se dérouler en avril, en présence de centaines de personnes, et « cela a fait se propager l’épidémie, surtout dans les villages ».
Romain COLA/AFP

