Le derby de la Ruhr entre les frères ennemis Dortmund et Schalke, que 30 km seulement séparent, est d’ordinaire « le » match qui enflamme cette région allemande deux fois par saison. Sur cette image, le premier de ces deux duels, qui s’est déroulé le 26 octobre 2019. Le second aura lieu cet après-midi dans le silence d’une enceinte déserte pour cause de pandémie de Covid-19. Ina Fassbender/AFP
L’enjeu est immense et dépasse largement l’aspect sportif : le championnat d’Allemagne de football, première compétition européenne majeure à redémarrer aujourd’hui, doit prouver au monde entier que le sport professionnel peut vivre avec le coronavirus. Mais les pièges sont nombreux et les certitudes rares. Beaucoup de pays, dont l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre, les trois autres grands championnats de foot qui envisagent de reprendre avant l’été, scruteront avec espoir, mais aussi appréhension, l’expérience allemande. Un échec hypothéquerait fortement leurs propres chances de convaincre leurs gouvernements de leur donner le feu vert.
Cette reprise, à huis clos mais qui suscite un immense espoir dans le monde du foot, ne fait toutefois pas l’unanimité en Allemagne. Hier, la chaîne publique ARD a fait état d’un sondage indiquant que 56 % des Allemands y étaient défavorables. Le reflet d’un scepticisme propagé par certains médecins ou hommes politiques. Car les risques ne sont pas mineurs. Pour les joueurs d’abord : certains dommages causés par une infection pulmonaire « peuvent être irréversibles », voire provoquer la fin de carrière d’un sportif de haut niveau, a fait valoir le professeur Wilhelm Bloch, médecin à l’École supérieure du sport de Cologne. Pour limiter les risques, les clubs sont soumis à des mesures sanitaires draconiennes et les équipes ont été contraintes de s’isoler du reste du monde cette semaine. Une autre inquiétude concerne l’attitude des supporteurs, qui pourraient être tentés de se rassembler par centaines autour des stades ou de faire fi des consignes de prudence en se massant dans des bars pour suivre les matches à la télé.
Spectacle étrange
Pour autant, le spectacle s’annonce étrange dans le silence et l’écho angoissant des enceintes désertes. Pourquoi donc, demandent certains supporteurs ultras, reprendre dans ces conditions qui tuent tout ce qui fait le charme du football ? La Ligue allemande (DFB) ne l’a jamais caché, il s’agit de sauver un secteur économique sinistré par l’arrêt des compétitions. En jouant les neuf dernières journées de la saison, les clubs vont récupérer 300 millions d’euros de droits TV, qui permettront à plusieurs d’entre eux d’éviter la faillite. L’objectif affiché est de terminer le championnat le 27 juin. Mais la DFB n’exclut pas de devoir prolonger en juillet si jamais certains clubs étaient victimes de contamination massive au coronavirus et contraints de se mettre en quarantaine pour 14 jours. Pour l’heure, un seul club est dans cette situation, le Dynamo Dresde en 2e division.
Cet après-midi, les coups d’envoi des cinq premiers matches de cette nouvelle ère de l’histoire du ballon rond seront donnés simultanément. L’affiche de cette 26e journée de Bundesliga opposera le Borussia Dortmund (BVB) à son voisin Schalke 04 dans le très prestigieux derby de la Ruhr. Le leader Bayern Munich et ses stars entreront en piste demain soir à Berlin, sur la pelouse de l’Union. Le BVB défiera donc aujourd’hui Schalke dans le silence du huis clos, mais ses jeunes stars Jadon Sancho et Erling Braut Haaland espèrent faire du bruit. Ce derby entre les frères ennemis jaunes et bleus, que 30 km seulement séparent, est d’ordinaire « le » match qui enflamme la région de la Ruhr deux fois par saison. Pour la première fois, il se jouera sans public, mais ne sera pas sans enjeu : 2e du classement avec 4 points de retard, le BVB doit gagner pour espérer rester au contact du Bayern.
Dortmund et Schalke sont des places fortes du foot allemand et jouent un rôle majeur dans la culture populaire locale : l’affluence moyenne du Borussia est de 82 000 spectateurs, et de 61 000 pour le 04 ! Cette année pourtant, il s’agira « du derby le plus inhabituel de l’histoire », comme l’a souligné le manager du BVB, Sebastian Kehl. « Quand tu joues à Dortmund devant 80 000 spectateurs, ils poussent l’équipe au-delà de ses limites », reconnaît l’entraîneur suisse du Borussia, Lucien Favre. « Ça va être différent, il va falloir s’habituer. Nous devons nous préparer non seulement techniquement, tactiquement ou physiquement, mais aussi mentalement », ajoute le coach. « Un derby sans spectateurs, ça fait saigner le cœur, renchérit le directeur sportif du BVB, Michael Zorc. Sans eux, nous allons avoir besoin de beaucoup plus de dynamique interne et de motivation propre. »
Coach mental
En outre, en deux mois d’inactivité, les joueurs ont perdu leurs repères et n’ont même pas eu droit à un match amical avant la reprise pour roder les automatismes. Comment ces jeunes hommes – notamment les deux stars du BVB, Sancho (20 ans) et Haaland (19 ans) – auront-ils digéré la longue période de confinement ? Personne ne pourra le dire avant cet après-midi. Pour aider joueurs et encadrants à s’adapter, les dirigeants du Borussia ont fait appel à un coach mental, l’ancien joueur du club Philipp Laux. De plus, Dortmund sera handicapé par l’absence de quatre joueurs importants, le capitaine et meneur d’attaque Marco Reus, les deux pivots du milieu de terrain Emre Can et Axel Witsel, et le défenseur Dan-Axel Zagadou, tous blessés. En fait, il aurait été nettement préférable pour le BVB de disputer ce derby avant l’interruption de mars. Depuis janvier, l’équipe était sur une dynamique extraordinaire : 7 victoires en 8 rencontres de championnat, avec 27 buts marqués. En revanche, Schalke restait sur une série noire de 7 matches sans victoire.
Mais si les statistiques de cette saison sont favorables à Dortmund, celles des dernières années racontent une autre histoire : le BVB n’a gagné qu’un seul des huit derniers duels en championnat contre Schalke. L’an dernier, les joueurs de Gelsenkirchen sont même venus humilier leurs rivaux 4-2 au Signal Iduna Park de Dortmund, tuant ce jour-là leurs derniers espoirs de titre. Et personne en Allemagne n’a oublié le « derby du siècle » de 2017, lorsque Schalke a arraché à Dortmund un 4-4 dans le temps additionnel, après avoir été mené 4-0 à la pause ! Cette fois pourtant, Schalke est tout autant dans le flou que Dortmund. L’entraîneur David Wagner reconnaît qu’il n’a aucune idée du niveau de son équipe parce que cette affiche ressemble en fait « au premier match amical d’une préparation de début de saison ».
Source : AFP


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