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Le livre à l'épreuve du virus

Librairies fermées, parutions reportées, promotions des nouveaux ouvrages suspendues, annulation de salons et de manifestations, le monde de l’édition est dans un état de sidération depuis le début de l'état d'urgence. L’occasion d'une révolution à venir dans l'univers du livre ou, à tout le moins, d'une réflexion sur le futur de l’édition...

Librairies fermées, parutions reportées, promotions des nouveaux ouvrages suspendues, annulation des salons et manifestations autour du livre, le monde de l’édition a traversé la mise à l’arrêt de la filière dans un état de sidération. Mais depuis quelques semaines, le Syndicat de la librairie française, le Syndicat national de l’édition et les éditeurs réfléchissent ensemble à l’après, se demandant si, à plus long terme, cette crise majeure peut être l’occasion d’un changement profond des pratiques de l’édition, si les bouleversements actuels dessinent des opportunités pour la mise en place d’innovations porteuses.

La photographie de l’état des lieux pourrait néanmoins ne pas inciter à l’optimisme. Le marché, il est vrai, s’est mis en mode pause pendant plusieurs semaines et le report sur le livre numérique – qui, en France, pèse moins de 10 % dans le chiffre d’affaires des éditeurs selon le Syndicat national de l’édition – ne s’est pas opéré ou très peu et ce même si nombre d’éditeurs ont proposé des titres numériques à un coût avantageux ces dernières semaines. Mais à présent que la sortie du confinement s’organise, divers scénarios sont envisagés. Les éditeurs tentent de sortir du brouillard, travaillant « semaine par semaine », selon Manuel Carcassonne, directeur des éditions Stock. Les nouvelles parutions sont programmées à partir du 27 mai, les libraires ayant demandé de ne pas recevoir de nouveautés avant cette date. Ils s’attachent pour le moment, alors que depuis peu ils ont le droit de rouvrir en click and collect, (commandes par internet et retraits en magasin sur rendez-vous), à vendre les livres déjà présents en magasin, dont les parutions de janvier à mars qui n’ont pas eu le temps de rencontrer leur public. Les nouveautés seront donc disponibles à partir du mois de juin. La plupart des éditeurs ont reporté leurs parutions de 50 % en moyenne. Le scénario pour les mois d’été est un scénario « allégé » à la fois quantitativement et qualitativement, nous dit Carcassonne. Car l’épidémie et le confinement ont mis les nerfs des Français à rude épreuve. Le caractère anxiogène de la situation n’a pas favorisé la lecture : les lecteurs ont souvent déploré des difficultés à se concentrer et se sont davantage tournés vers l’actualité, recherchant des informations en continu dans les médias. Mais le retour à une vie normale les portera à nouveau vers la lecture et on peut même espérer que le livre reviendra en force, d’autant, comme le souligne M. Carcassonne que « pendant des mois, le livre sera la seule offre culturelle en France, compte tenu des annulations massives des festivals de théâtre et de musique et le report des sorties de films ou des expositions ». Et comme les Français se replieront massivement sur la France pour leurs vacances, on peut penser que le livre sera favorisé, si toutefois les commerces de proximité ouvrent pour la plupart. On peut donc rêver d’« une possible embellie » pour l’industrie du livre.

Du côté de l’offre, il y aura vraisemblablement une floraison de parutions en relation avec l’épidémie et ses conséquences dès le mois de juin. Chez Stock par exemple, paraîtra en septembre Wuhan, ville close de Fang Fang, récit de l’épidémie vécue depuis son épicentre par une autrice chinoise qui met déjà le feu aux poudres ; et un récit graphique de la très médiatisée professeure Karine Lacombe sur l’évolution de l’épidémie en France. Mais pour Pierre Assouline, « la majorité des livres autour du coronavirus ira au pilon parce que les gens en auront marre d’en entendre parler ». Une autre conséquence de l’épidémie se fera – et se fait même déjà – sentir dans l’inflation des manuscrits reçus par les éditeurs, dont certains croulent déjà sous les envois quand ils n’ont pas fermé l’accès à leurs adresses électroniques. S’il s’agit des auteurs de la maison, ces manuscrits sont les bienvenus. Mais s’il s’agit de nouveaux auteurs, il n’est pas sûr qu’ils soient reçus avec enthousiasme. Car les éditeurs vont être frileux sur les dépenses : l’année 2020 sera forcément mauvaise, l’année 2021 sera en partie consacrée aux reports des publications, et l’on sera très précautionneux vis-à-vis des nouveaux auteurs, leur préférant les valeurs sûres. « Ce qui va souffrir, c’est la jeune littérature – auteurs encore peu connus ou premiers romans – parce que dans ce cas, le risque est plus grand », souligne Assouline.

Par ailleurs, tout le monde s’accorde à prédire (et à organiser) une baisse du nombre de titres publiés. Bertrand Py, directeur éditorial d’Actes Sud, explique que « déjà avant la crise, aucune maison d’édition n’échappait à une forme d’hypertension. La croissance est un phénomène ambigu. Il y a du muscle, et il y a de l’embonpoint. Grossir pour un éditeur est naturel – on pratique une fidèle politique d’auteurs, on en découvre de nouveaux, on crée de nouvelles collections – mais, à certains égards, obligé : il faut comme toute entreprise exposer du résultat positif aux banques, renouveler ses équipements, agrandir ses bureaux, financer son développement ». Cela alors qu’il faut compter avec des libraires en nombre décroissant dont beaucoup peinent à simplement survivre, et des médias chamboulés par la crise de la presse imprimée et l’amenuisement de leurs recettes publicitaires. De sorte que la surabondance de l’offre provoque une rotation infernale des nouveautés avec une durée d’anticipation commerciale d’un livre – élaboration d’un argumentaire, création du visuel, orchestration de la PLV, du marketing, du plan média – supérieure à sa durée d’existence en librairie. « Pour les éditeurs, la liberté et la gratuité des retours est un fléau. Mais pour les libraires, c’est la surproduction éditoriale qui est responsable de cette accélération, que le lectorat ne parvient pas non plus à absorber. Des discussions interprofessionnelles sont donc une nécessité absolue », souligne Py, en vue de penser et d’organiser le ralentissement de la surproduction.

Mais au-delà, la crise est une occasion de réinventer d’autres manières de travailler. Face à l’affaiblissement des médias traditionnels, il pourrait s’agir par exemple de s’appuyer davantage sur les réseaux sociaux, les blogs, les influenceurs, qui diffusent plus et plus vite que les journaux, et qui ont beaucoup plus de facilités à accueillir de nouvelles pratiques. En effet, poursuit Py « je pense à la personnalisation accrue des auteurs, à leur intervention dans d’autres champs que le littéraire (le politique, l’opinion, le débat de société) mais aussi à la diversification vers le spectacle, les lectures publiques et performances et depuis peu, les audio-livres numériques, les podcasts, les vidéos ». Par ailleurs, l’édition a aussi besoin que le livre fasse événement, et pas une seule fois par an au moment des prix littéraires. « Je viens de proposer aux Goncourt de remodeler leur calendrier. La focalisation saisonnière (rentrée d’automne/ prix littéraires/ cadeaux de Noël) est la béquille avec laquelle clopine tout le secteur du livre avant de perdre l’équilibre tout au long du premier semestre. Le Goncourt au mois de mai ? Qui se vendrait tout l’été ? Une planche de salut pour les libraires ! Car la tradition de la rentrée littéraire est si ancienne, si atavique qu’elle n’en souffrirait nullement. Et le livre resterait un cadeau de Noël très apprécié », propose Py. La prochaine édition du Goncourt se déroulera néanmoins au dernier trimestre comme toujours, mais avec sans doute un décalage de calendrier. « Je vais proposer à mes camarades du Goncourt que le prix prenne en compte la production de toute l’année, nous confie Assouline. On le dit chaque année, mais on a tendance à privilégier les livres parus à la rentrée. Ce ne sera plus le cas cette année. En outre, j’aimerais que les quatre grands prix publient leurs listes fin septembre seulement, afin que les libraires aient la latitude de rattraper le temps perdu et un mois de plus, c’est bien. Les jurés auront aussi plus de temps pour lire puisqu’ils recevront les livres plus tard cette année. »

Du côté des librairies qui auront besoin de soutien, Bertrand Py suggère de les envisager comme lieux de rencontre et de débat, comme carrefours d’idées, comme creusets des solidarités locales et espaces de résistance à la dématérialisation. « Les politiques de soutien public sont allées dans ce sens en encourageant les tournées des auteurs en librairies ; c’est bien, mais ce n’est guère rentable car il faut organiser, accompagner… On peut également extérioriser le livre, fût-ce simplement en sortant des tréteaux au seuil de sa librairie. Mais plus profondément, je pense localisme. Car c’est d’un soutien permanent dont les libraires ont besoin. Et ce soutien ne peut venir que de la reconnaissance du rôle intellectuel, culturel, éducatif, sociétal, civilisationnel de la librairie hic et nunc, c’est-à-dire là où elle est, autour d’elle, dans son village, sa bourgade, sa ville moyenne, son arrondissement. (…) Les pouvoirs locaux entreraient en contribution dans le financement de la place du livre dans notre société. On voit depuis peu des maires de villes moyennes s’occuper activement de leur centre-ville, en restaurer le tissu de petit commerce, préempter et mettre à disposition des locaux gratuits. On en voit, de même, lutter contre la désertification médicale, subventionner des implantations de cabinets de groupe, embaucher de médecins itinérants. La solution pour les librairies sera locale. »

Quel impact cette crise aura-t-elle sur l’écriture ? Les journaux de confinement ont fleuri partout mais pour Assouline, il s’agit d’un genre « à fuir », sauf si ce sont des soignants qui s’expriment. Car les écrivains sont des gens comme les autres et ce qu’ils écriront à propos du confinement sera « forcément banal ». Pour Farouk Mardam Bey, qui dirige la collection « Sindbad » chez Actes Sud, l’inquiétude porte sur « l’état de délabrement du monde arabe et les conséquences de ce délabrement sur la production littéraire et sur la lecture, dans une partie du monde où on lit si peu ». Si Mardam Bey a pris acte des reports de publication et du fait que son agenda est, par conséquent, déjà complet d’ici fin 2021, il craint que la tendance à la baisse des ventes de la littérature arabe en France (baisse qui affecte toute les littératures étrangères) ne s’accentue dans les mois qui viennent.

La littérature étant une manière de penser et de donner à voir le monde, impossible d’imaginer qu’elle ne soit durablement affectée par la crise actuelle. Dans un récent entretien à Télérama, Françoise Nyssen, présidente du directoire d'Actes Sud et ancienne ministre de la Culture, affirmait qu’il fallait « développer une économie verte et responsable (…) ajuster le nombre de tirages, privilégier les circuits courts dans l’impression, tenir une ligne éditoriale exigeante et cohérente ». On peut donc espérer que ces semaines difficiles, passées et à venir, et l’état d’urgence qu’elles suscitent, créeront les conditions d’un renouveau.



Librairies fermées, parutions reportées, promotions des nouveaux ouvrages suspendues, annulation des salons et manifestations autour du livre, le monde de l’édition a traversé la mise à l’arrêt de la filière dans un état de sidération. Mais depuis quelques semaines, le Syndicat de la librairie française, le Syndicat national de l’édition et les éditeurs réfléchissent...

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