Décryptage

Entre Amal et le Hezbollah, des conflits latents

C’est une guerre qui ne dit pas son nom et dont aucune des deux parties qui y sont impliquées ne reconnaîtra l’existence. Pourtant, entre Amal et le Hezbollah, une lutte sournoise se fait de plus en plus sentir. Au point que les antagonismes entre les deux formations chiites se sont glissés discrètement dans les derniers discours du secrétaire général du Hezbollah.

Au cœur du conflit, la position à l’égard du gouvernement présidé par Hassane Diab. Alors que le président de la Chambre et chef du mouvement Amal (qui vient d’ailleurs de célébrer sa quarantième année à la tête de ce mouvement depuis le 4 avril 1980) menaçait de suspendre sa participation au gouvernement, Hassan Nasrallah déclarait que le cabinet Diab était là pour rester et qu’il n’est pas en place pour quelques mois, comme certains le croient.

C’était d’ailleurs une des rares fois où les deux leaders chiites faisaient publiquement des déclarations aussi contradictoires. Mais au-delà de la problématique gouvernementale, les divergences portent essentiellement sur deux approches totalement différentes qui sont nettement apparues lors de la crise dite des nominations financières, vite dissimulées par l’affaire du rapatriement des émigrés, les deux dossiers ayant été soulevés presque simultanément.

La question du rapatriement des émigrés a donc été rapidement réglée parce qu’elle touche au droit des Libanais à l’étranger de rentrer au pays en période de crise mondiale, mais celle des nominations est plus complexe.

Dans ce dossier épineux, deux mentalités se sont opposées. Le président du Conseil voulait procéder aux nominations en se basant sur les CV des candidats, qu’ils soient ou non présentés par les différentes parties politiques. Il s’est immédiatement heurté au président de la Chambre qui s’est placé en protecteur des parties politiques qui, traditionnellement et depuis les années 90, se partagent les nominations. Nabih Berry avait ainsi promis à l’ancien président du Conseil et chef du courant du Futur Saad Hariri de lui préserver sa part dans ces nominations. C’est d’ailleurs sur la base de cette promesse que le chef du courant du Futur avait accepté de ne pas s’opposer trop ouvertement à la nomination de Hassane Diab à la tête du gouvernement (il avait choisi, rappelle-t-on, de ne nommer aucun candidat à la présidence du Conseil lors des consultations obligatoires au palais de Baabda) puis en assurant, grâce à la participation des députés de son groupe, le quorum nécessaire à la séance parlementaire pour le vote de confiance. Selon des sources ministérielles, Saad Hariri voulait maintenir l’actuel vice-gouverneur (sunnite) de la Banque du Liban, alors que Hassane Diab voulait changer tous les titulaires. Nabih Berry serait donc intervenu pour appuyer la demande de l’ancien président du Conseil. De même pour le leader druze Walid Joumblatt, qui est officiellement dans l’opposition au gouvernement, mais adopte toutefois des positions modérées sur certains dossiers. D’ailleurs, le chef druze avait aussi, à la demande de Nabih Berry, demandé aux députés de son groupe de se rendre au Parlement pour la séance de vote de confiance.

Il faut aussi ajouter l’opposition du chef du courant des Marada, Sleiman Frangié, qui exigeait au moins deux noms dans les nominations prévues, sous prétexte qu’avec le Courant patriotique libre, ce sont les deux formations chrétiennes qui appuient le gouvernement et qui ont participé à sa formation. Selon les mêmes sources ministérielles, ce ne serait pas tant pour les noms que pour le principe de préserver la quote-part des parties politiques dans les nominations, et donc de maintenir l’emprise politique sur le gouvernement actuel, que Nabih Berry s’est fait le défenseur des différentes formations, haussant donc le ton face au président du Conseil.

En menaçant de faire sauter le gouvernement de l’intérieur, directement ou par le biais des ministres choisis par les Marada, le président de la Chambre a donc mis le Hezbollah au pied du mur. D’une part, ce parti trouve que jusqu’à présent, ce gouvernement est en train d’offrir une prestation acceptable, dans un style nouveau qui mérite qu’on lui donne une chance, et, de l’autre, ceux qui protestent contre les nominations et menacent de démissionner sont soit ses alliés déclarés, soit une partie avec laquelle il continue à avoir des accords minimaux (le PSP de Walid Joumblatt). Le Hezbollah s’est donc retrouvé d’autant plus coincé que la plupart des protagonistes attendaient son intervention pour régler ce nouveau différend.

Pourtant, depuis le déclenchement du mouvement populaire de protestation qui a été suivi par la crise du coronavirus, le Hezbollah préfère éviter de trop s’impliquer dans les dossiers internes, ayant déclaré à plusieurs reprises à ses alliés que son principal souci est de créer le moins de problèmes possible à l’intérieur pour se concentrer sur la situation régionale. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le parti chiite et son chef ne cachent pas avoir donné une sorte de procuration politique au président de la Chambre Nabih Berry pour qu’il gère la situation interne libanaise. Toutefois, non seulement cette gestion a causé à plusieurs reprises des problèmes avec d’autres alliés du Hezbollah (notamment le CPL), mais de plus, elle entrave actuellement par certains aspects l’action du gouvernement que le Hezbollah voudrait faciliter.

Pour Nabih Berry, il serait donc primordial de préserver la part et le rôle des parties politiques dans l’action et les décisions du gouvernement pour pouvoir faire face ultérieurement à une relance du mouvement populaire de protestation. Dans ce contexte, il n’a pas caché son souhait de voir revenir à la tête du gouvernement Saad Hariri le plus tôt possible. Mais pour le Hezbollah, le maintien en place du cabinet est prioritaire, d’abord parce que la situation actuelle du pays ne supporterait pas une gestion effectuée par un gouvernement démissionnaire, ensuite parce qu’il considère que l’équipe actuelle s’en tire plutôt bien dans la crise du coronavirus.

Ces deux logiques s’affrontent donc discrètement, mais, selon des sources proches des deux formations, il y a peu de possibilités que ce conflit latent éclate au grand jour.


C’est une guerre qui ne dit pas son nom et dont aucune des deux parties qui y sont impliquées ne reconnaîtra l’existence. Pourtant, entre Amal et le Hezbollah, une lutte sournoise se fait de plus en plus sentir. Au point que les antagonismes entre les deux formations chiites se sont glissés discrètement dans les derniers discours du secrétaire général du Hezbollah.

Au cœur...

commentaires (8)

Ceci étant, en revenant en arrière dans le temps. Nous avions passé ( habitant de ain el remmanneh) des mois entiers... Mais vraiment entiers où l'on ne pouvait pas dormir le soir.Quant à la journée, c'était "non stop". Des combats les plus acharnés, les plus durs entre le hezbollah et amal. Des centaines de victimes de part et d'autres dans la banlieue sud. Pour une guerre de pouvoir dans la région occupée par ces 2 milices. Alors qu'on nous raconte des bobards que le hezbollah est résistance. Faut être soit débile, crétin ou aveuglé pour ne pas y voir une milice en puissance.

RadioSatellite.co

18 h 10, le 08 avril 2020

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Commentaires (8)

  • Ceci étant, en revenant en arrière dans le temps. Nous avions passé ( habitant de ain el remmanneh) des mois entiers... Mais vraiment entiers où l'on ne pouvait pas dormir le soir.Quant à la journée, c'était "non stop". Des combats les plus acharnés, les plus durs entre le hezbollah et amal. Des centaines de victimes de part et d'autres dans la banlieue sud. Pour une guerre de pouvoir dans la région occupée par ces 2 milices. Alors qu'on nous raconte des bobards que le hezbollah est résistance. Faut être soit débile, crétin ou aveuglé pour ne pas y voir une milice en puissance.

    RadioSatellite.co

    18 h 10, le 08 avril 2020

  • J'avais cru que c'etait un gouvernement de technocrates! Oui, mon oeil, c'est toujours les memes qui dirigent. Ce gouvernement ainsi que le chef de l'etat ne sont que des marionettes entre les mains des partis....Quelle honte!

    IMB a SPO

    16 h 48, le 08 avril 2020

  • Chacun à sa place et les vaches seront bien gardées , proverbe suisse de la région du Valais . Toujours est il que le bandit fait meilleur figure que le bon .

    FRIK-A-FRAK

    15 h 25, le 08 avril 2020

  • Morales et conclusions: Berry se charge des affaires internes et hezb se charge de la great picture regio-inter-nonNational. Entretemps les pays supporteurs, donateurs du Liban se réunissaient avec ceux qui n'ont rien à voir avec les décisions...les deux présidents facultatifs mais photo-discouro-géniques!!! Et on s'attend à de l'aide?

    Wlek Sanferlou

    14 h 40, le 08 avril 2020

  • N BERRY insiste "" qu'il est primordial de préserver la part et le rôle des parties politiques dans l’action et les décisions du gouvernement ""-(pas seulement a cause de la situation presente ). il a parfaitement raison car les postes servent les citoyens pas les politiques qui les choisissent (Civil Servant comme on les appellent les tenants de ces postes ), et donc choisis par l'opposition n'est que juste & logique puisqu'elle represente AUSSI le peuple. Le Malheur est que les serviteurs du peuple sont generalement INFÉODÉS a ceux qui les ont choisis et donc ne servent que les interets de ces derniers. comme quoi IL FAUT AUSSI esperer un changement dans la moralite et la culture du peuple .

    gaby sioufi

    11 h 43, le 08 avril 2020

  • UN ADAGE DIT QUE LES MEMES ESPECES... POUR NE PAS DIRE LE NOM... NE SE MORDENT GUERE.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 00, le 08 avril 2020

  • Arrêtez Messieurs les Chefs des partis d'intervenir dans la Gestion de ce Gouvernement. Laissez-le travailler et prendre les décisions qui s'imposent pour le bien du pays. Arrêtez votre mauvaise habitude de partage du gâteau, ne serait-ce que pour un certain temps, le temps que le pays commence à sortir la tête de l'eau. C'est ce Gouvernement en définitive qui sera jugé et non pas vous. Vous avez fait assez de dégâts au cours de ces dernières décennies, vous avez amassé des fortunes qui vous suffisent pour vivre dans le grand luxe pendant des générations. Allez vous reposer en ces temps de maladie. Cessez vos interventions malheureuses.

    Georges Airut

    09 h 48, le 08 avril 2020

  • Patience, patience, le gouvernement Diab a prouvé qu'il accomplit pas à pas , mais avec une détermination inouie , ses actions bien réfléchies et bien pensées . Il finira par conquérir le coeur de ce libanais moyen si difficile à gouverner et qui ne sait presque jamais où réside son intérêt . Il se rendra compte ue ce gouvernement travaille sans relâche et malgré les difficuotés , rien que pour lui , ce libanais moyen !

    Chucri Abboud

    02 h 42, le 08 avril 2020