Le 12 octobre 2019, Eliud Kipchoge (en maillot blanc) a brisé la barre symbolique des deux heures sur les 42,195 km grâce à un nouveau prototype de Vaporfly, baptisé Alphafly. Lui et ses « lièvres » en étaient équipés. Leonhard Foeger/Reuters
Laisser courir ou sévir ? Les controversées chaussures dernière génération de Nike posent un véritable défi à World Athletics – la Fédération internationale d’athlétisme –, tiraillé entre une nécessaire régulation pour préserver l’équité sportive et le besoin de développer l’innovation technologique, quitte à changer durablement la pratique de la course à pied. Le débat fait rage dans le monde du running depuis l’apparition sur le marché de la Vaporfly de Nike, dotée d’une lame de carbone dans la semelle et de coussins d’air. Des modèles révolutionnaires qui font des ravages aussi bien chez les professionnels que les amateurs et ont rapidement débouché sur des performances hors normes.
Le 12 octobre 2019, le Kényan Eliud Kipchoge, recordman du monde du marathon, a ainsi brisé la barre symbolique des 2 heures en bouclant les 42,195 km en 1 h 59 min 40 sec grâce à un nouveau prototype de Vaporfly, baptisé Alphafly (trois lames de carbone dans la semelle et quatre coussins d’air), lors d’une course non homologuée. Le lendemain de cet exploit, sa compatriote Brigid Kosgei explosait de plus de 1 min 20 sec le record du monde du marathon longtemps détenu par la Britannique Paula Radcliffe (2 h 14 min 4 sec) avec les mêmes baskets aux pieds, dans leur version commercialisée depuis 2017 (une seule lame de carbone dans la semelle).
Pour enfoncer le clou, une analyse statistique du New York Times a démontré que les coureurs portant des Vaporfly couraient entre 4 et 5 % plus vite que les autres sur le marathon. Selon le site spécialisé Lepape, 73 athlètes du top 100 masculin ont amélioré leur record personnel au cours de la Corrida internationale de Houilles (10 km en région parisienne), fin décembre dernier, avec un gain moyen de plus de 44 secondes (un gouffre à ce niveau), alors que 68 coureurs parmi les 100 premiers étaient équipés en Nike Vaporfly. Le Français Jimmy Gressier en a profité pour devenir le 2e meilleur performeur européen de tous les temps sur 10 km devant le quadruple champion olympique britannique Mo Farah, et Liv Westphal a effacé le record de France de Clémence Calvin avec un gain de 1 min 20 sec sur son meilleur chrono.
Le précédent de la natation
De quoi interpeller World Athletics (ex-IAAF), dont le règlement est très flou sur la question. La Fédération internationale d’athlétisme a donc décidé de mettre en place un panel d’experts, composé d’officiels, d’athlètes, de médecins, de scientifiques et d’experts juridiques, chargé d’émettre des recommandations dans les jours qui viennent pour « encourager le développement et l’utilisation de nouvelles technologies tout en préservant les caractéristiques fondamentales du sport ». Il y a urgence, d’autant que plusieurs autres marques travaillent sur des chaussures à lames de carbone. Lors du semi-marathon de Houston, deux athlètes sponsorisés par Adidas (Philemon Kiplimo, 4e en 59’ 28”, et Abel Kipchumba, 5e en 59’ 35”) se sont notamment distingués le 19 janvier dernier avec des prototypes blancs aux talons paraissant encore plus renforcés que les Vaporfly de Nike.
World Athletics se voit désormais confronté au même phénomène que la Fédération internationale de natation, obligée d’interdire en 2010 les combinaisons en polyuréthane après une avalanche de records. « L’athlétisme est un sport universel et équitable, tout le monde a accès aux mêmes possibilités pour s’exprimer en fonction de ses aptitudes motrices et là on se retrouve dans quelque chose qui ne rend pas les choses équitables. Je trouverais dommage que World Athletics ne donne pas une directive qui maintienne cet état d’esprit », explique Patrice Gergès, directeur technique de la Fédération française d’athlétisme (FFA). Selon l’entraîneur Jean-Claude Vollmer, membre de la cellule marathon à la FFA, « il faut réguler pour arrêter la surenchère et la course à l’armement, sinon on va finir par courir avec des trucs improbables aux pieds ». « Des modèles de chaussures ont toujours été plus rapides que d’autres, mais la différence était infime, ajoute le technicien. Là, c’est comme si sur deux sprinteurs au départ, l’un est sur une piste cendrée et l’autre sur une synthétique. On achète la performance. Cette dérive est dangereuse. »
Évidemment, la plupart des athlètes équipés par Nike ont un tout autre avis sur la question. « La technologie se développe et nous ne pouvons pas le nier, a affirmé Eliud Kipchoge. C’est la personne qui court, pas la chaussure. » La balle est maintenant dans le camp de la Fédération internationale d’athlétisme.
Source : AFP


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