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Moyen Orient et Monde

Les Irakiens, pris en étau entre Washington et Téhéran

Témoignages
09/01/2020

« Quand nous avons commencé à sortir dans les rues, nous scandions que nous voulions une patrie. Cette mobilisation était différente des précédentes parce qu’elle ne se limitait pas uniquement à des revendications sociales mais comprenait également notre désir d’obtenir un vrai pays. Notre révolution nationale est avortée, le rêve de la jeunesse est avorté », exprime avec amertume Sama’, jeune militante irakienne de Bagdad, active depuis le premier jour dans le mouvement de contestation qui s’est emparé de l’Irak il y a trois mois.

Le regain de tensions entre Téhéran et Washington après l’élimination du général Kassem Soleimani par un raid américain à Bagdad le 3 janvier courant suscite la peur du premier concerné : le peuple irakien, qui craint d’être pris en otage par la géopolitique. Dans la nuit de mardi à mercredi, l’Iran a mené une série de frappes contre deux bases abritant des soldats américains, localisées à el-Assad et Erbil. Le pouvoir à Bagdad, pourtant proche de Téhéran, a annoncé hier qu’il allait convoquer l’ambassadeur iranien pour discuter d’« une violation de sa souveraineté ».

Numéro deux du régime, Kassem Soleimani était le commandant en chef de la force d’élite al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne. L’homme avait orchestré la mainmise grandissante de la République islamique sur l’Irak, suscitant le ras-le-bol d’une grande partie de la population. Aujourd’hui, beaucoup d’Irakiens ne pleurent pas sa disparition mais sont effrayés par les conséquences de sa mort sur le pays. « Soleimani a été à l’origine de nombreux problèmes en Irak. C’est lui qui a interféré avec la formation du gouvernement et fait pression sur les politiciens irakiens pour servir les intérêts de l’Iran. Mais même s’il est mort, la politique iranienne va rester la même », avance Omar, 28 ans, qui vit à Mossoul, dans le nord de l’Irak. Si cette région a témoigné à plusieurs reprises de son soutien au mouvement de protestation en cours à Bagdad et dans le sud du pays, elle est restée, comme toutes les provinces du Nord, discrète dans son engagement, encore traumatisée par son expérience sous le joug de l’État islamique et craignant que son implication puisse être interprétée comme l’expression d’une complicité quelconque avec l’EI.

« Honnêtement, nous avons ressenti un soulagement après la mort de Kassem Soleimani parce qu’il est l’artisan du confessionnalisme chiite en Irak. Mais nous aurions préféré qu’il se fasse tuer ailleurs, en Iran par exemple, car sa mort ici nous crée des problèmes », confie Renad, 53 ans, qui vit à Souleymaniya, dans la région du Kurdistan irakien.

« Je suis très frustrée. Tout le monde s’est exprimé après la mort de Soleimani. Alors que personne n’a rien dit quand, en trois mois, les Irakiens ont perdu 650 martyrs du fait de leur participation à un mouvement pacifique. On compte plus de 25 000 blessés, dont 3 000 sont maintenant handicapés. Sans parler des disparus, des détenus et des exilés qui ont fui à cause de la situation », s’insurge Sama’. Cette étudiante en droit à l’université de Bagdad a l’impression que les comptes des puissances se règlent sur le dos des Irakiens. « La contestation ne peut pas affronter la menace d’un embargo ou d’une guerre », dit-elle.

Embargo et famine

Les Irakiens ne savent plus à quel saint se vouer et vivent au rythme des intimidations de Téhéran et des pressions de Washington. Le vote du Parlement irakien dimanche dernier visant à chasser les troupes américaines du pays en réaction à la mort de Kassem Soleimani est de ce point de vue éminemment symbolique. Seul un peu plus de la moitié des 329 membres du Parlement irakien étaient présents pour le vote de cette résolution non contraignante. Ni les représentants kurdes ni les représentants sunnites n’ont participé à la session. Les députés pro-iraniens ont fait savoir à plusieurs reprises qu’ils dénonceraient les « traîtres à la patrie » qui ne s’aligneraient pas sur leurs positions. De son côté, le président américain Donald Trump a averti qu’il sanctionnerait Bagdad si le pays s’acharnait à vouloir chasser ses troupes.

« Nous sommes autant opposés à la présence américaine qu’à la présence iranienne. Nous avons souffert des deux. Ce sont les États-Unis qui nous ont amené ces politiciens autoproclamés de l’opposition. Ils les ont ramassés dans les rues d’Europe, de Syrie et d’Iran, et les ont laissé gouverner ce pays pendant 17 ans », fustige Sama’.

« Nous sommes très inquiets à l’idée que l’Irak se transforme en champ de bataille, que le pays vive une guerre qui affectera l’économie et l’emploi », évoque Omar. « J’ai peur qu’un départ des troupes américaines ne nous livre entièrement à l’Iran et que nous soyons soumis à un embargo et à une famine si les Américains décident de voter des sanctions contre nous parce que le gouvernement aurait décidé de se tenir aux côtés de Téhéran contre Washington », ajoute-t-il.

Même son de cloche auprès de Renad. Plus que tout, ce père de famille souhaite que le Kurdistan reste à l’abri des tensions régionales. Mais il craint qu’un départ des troupes américaines ne soit synonyme d’une emprise encore plus grande de l’Iran.

Pourtant la position officielle des autorités kurdes est, pour l’heure, mesurée. Si dans le sillage de l’intervention américaine de 2003 le Kurdistan a pu gagner son autonomie, les partis kurdes ont tout de même tissé des relations solides avec le général Soleimani et combattu l’EI aux côtés de ce dernier et de la coalition contre le groupe jihadiste emmené par les États-Unis.

De leur côté, Téhéran et Washington semblent à présent jouer la partition de la désescalade. Le président Donald Trump a exprimé hier le souhait de mettre un terme à toute nouvelle confrontation militaire avec l’Iran tandis que Téhéran a indiqué que la dernière attaque marque la fin de ses représailles contre les États-Unis suite à la mort de M. Soleimani. Le leader populiste chiite Moqtada Sadr a, quant à lui, déclaré que la crise était terminée et appelé les milices armées pro-iraniennes dans le pays à éviter toute opération militaire. Des nouvelles qui rassurent sans pour autant dissiper l’inquiétude de la population.

« Nous avons tout connu ici. Les bombardements américains, les guerres de milices, l’embargo sous Saddam Hussein. Rien ne nous a jamais été épargné. J’espère qu’un jour je vivrai dans un pays sans guerre, sans embargo, sans angoisse face à l’inconnu et face à l’avenir », conclut Sama’.


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SOUS LES PAVÉS LA PLAGE

Ayant été satisfait de la réponse iranienne, Trump-pete ne se doute pas que la vengeance des irakiens qui ont perdu un haut gradé lui fera moins plaisir.

L'Irak comme le Yémen seront les terrains d'affrontements des 2 blocs.

LeRougeEtLeNoir

UN peu comme les libanais sont pris en étau...
Hier c' était l' union soviétique, puis les palestiniens, aujourd'hui les iraniens.
Demain??

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PRIS ENTRE LE MARTEAU ET L,ENCLUME AMERICANO-IRANIEN LES IRAKIENS- LES CHIITES IRAKIENS EN L,OCCURENCE- S,ENTRETUENT ENTRE EUX QUI CONTRE ET QUI POUR L,HEGEMONIE PERSE SUR LEUR PAYS. L,ELIMINATION DE SOULEIMENI SEULE NE SUFFIT PAS. IL FAUT PURGER EN PROFONDEUR.

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