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Moyen Orient et Monde

En Irak, l’armée prise entre plusieurs feux

Éclairage

Plusieurs militaires se sont joints aux manifestants antirégime ces derniers jours.

18/11/2019

Concurrencée sur son propre terrain, très affaiblie et semblant favorable au mouvement de protestation sociale qui secoue le pays, l’armée irakienne est dans une situation délicate, notamment face aux autres forces sur le terrain.

Les milices chiites pro-iraniennes, tel le Hachd el-chaabi (Unité de mobilisation populaire), ont à maintes reprises été pointées du doigt dans les vagues violentes de répression contre les manifestants irakiens qui descendent dans la rue depuis le 1er octobre dernier pour réclamer la chute du gouvernement. Elles ont notamment été accusées d’avoir eu recours à des snipers postés sur les toits des immeubles et d’être responsables de la plupart des décès survenus depuis le début du mouvement. De l’autre côté, les forces irakiennes de sécurité ont également leur part de responsabilité dans le nombre élevé des victimes et des blessés. Elles avaient tiré à balles réelles à l’aide d’armes automatiques sur la foule – faisant une centaine de morts dès la fin de la première semaine de contestation – et avaient alors admis un « usage excessif de la force ». La violence de cette répression serait notamment due aux moyens utilisés pour disperser les rassemblements. « Les forces antiémeute irakiennes utilisent un matériel qui est de fabrication soviétique. De ce fait, les projectiles lancés pour disperser la foule sont beaucoup lourds et plus létaux que ceux des Occidentaux », confie à L’Orient-Le Jour une source anonyme bien renseignée sur la politique de répression irakienne. De nombreuses images diffusées sur les réseaux sociaux montraient en effet des chutes, parfois mortelles, de manifestants touchés par des grenades lacrymogènes en pleine tête.

Selon les analystes, une multitude de groupes armés, allant des forces de l’ordre habituelles (police) à la police antiémeute en passant par les services de contre-terrorisme (SCT, sous la direction du Premier ministre) et le Hachd el-chaabi, sont présents sur le terrain irakien. Mais depuis le début des protestations, « il y a une stratégie de rassemblement de tous ces groupes qui a été mise en place pour sauvegarder l’intégrité politique de l’État irakien », explique Renad Mansour, spécialiste de l’Irak au sein du Think Tank Chatham House, contactée par L’Orient-Le Jour, précisant que « cette multiplicité de groupes rend difficile la mention d’un seul leader qui serait aux commandes et qui donnerait les ordres ». Cette situation semble également faire de l’ombre à l’armée irakienne, dont certains membres se sont joints à la population en colère.



(Lire aussi : Au Moyen-Orient, la répression 2.0)



Pas membres de l’élite
Des images circulant sur les réseaux sociaux montraient en effet des militaires dans la rue aux côtés des manifestants. C’était notamment le cas mardi dernier à Kerbala, ville sainte du chiisme. Cette participation « constitue une expression de la solidarité du personnel de sécurité vis-à-vis des revendications légitimes des manifestants et indique aux manifestants que nous ne sommes opposés ni à eux ni à leurs revendications », indiquait alors Dirgham al-Thiyab, lieutenant de la police de Kerbala, cité par l’agence de presse turque Anadolu, ajoutant que « ceux qui manifestent sont des enfants du peuple, tout comme le personnel de sécurité, nous sommes donc dans le même bateau ». Pour les analystes, cette participation de membres des forces armées aux manifestations contre le régime n’est pas en soi une surprise, malgré sa répression des manifestants au début du mouvement. « Certains membres de l’armée irakienne sont avec les manifestants car ils ne font pas partie de “l’élite” et ne bénéficient pas du système. Et à cause de cela, ils sympathisent avec les manifestants », résume Renad Mansour, précisant toutefois que « personne parmi les militaires ne s’élève pour stopper la répression contre les protestataires ».

La situation pourrait cependant empirer pour l’armée, notamment en raison des récentes décisions prises au sommet de l’institution militaire et du gouvernement irakien. Le 22 octobre dernier, les autorités irakiennes ont annoncé le limogeage de plusieurs commandants de l’armée, de la police, des forces antiterroristes et antiémeute, des brigades de lutte contre le crime, du renseignement et de la sûreté nationale, en les nommant un par un. Ces derniers feront également l’objet de poursuites pour avoir permis à leurs troupes de tirer sur des manifestants lors de manifestations de grande ampleur, ce mois-ci, sans ordre du bureau du Premier ministre. À l’annonce des autorités, tous les commandants nommés étaient en poste dans les provinces de Bagdad, mais aussi de Diwaniya, de Missane, de Babylone, de Wassit, de Najaf et de Zi Qar, (toutes situées au sud de la capitale irakienne). Déjà en septembre dernier, l’élite de l’armée irakienne, le corps du « contre-terrorisme » (sous l’autorité du Premier ministre Adel Abdel Mahdi), avait été la cible d’une importante « refonte » qui a été le précurseur du mouvement de contestation qui fait actuellement rage dans le pays : le renvoi de son numéro 2, le général Abdel Wahhab al-Saadi, héros de la reconquête de Mossoul sur l’État islamique en 2017.



(Lire aussi : Iran-Irak, le match de la « révolution » pour les manifestants de Tahrir)



Affaiblie et corrompue
Cette vague de limogeages, en un temps si court, risque cependant de désorganiser davantage l’armée et les forces irakiennes de sécurité, déjà affaiblies par la lutte contre l’EI, surtout entre 2014 et 2017, lorsque ces dernières avaient subi une série de défaites qui ont considérablement réduit sa puissance. Et bien qu’elle ait recouvré une certaine puissance à partir de 2017, l’armée reste toujours très affaiblie, surtout par rapport aux groupes armés pro-Téhéran tels le Hachd el-chaabi ou l’organisation Badr – qui ont également pris part aux combats contre l’EI – dont l’influence militaire et politique n’a fait que croître depuis 2014. « Aujourd’hui, l’armée irakienne est très désavantagée par rapport au Hachd el-chaabi (…) les milices ont des politiciens, des entreprises lucratives et un soutien iranien derrière eux. L’armée n’a rien de tout cela », résume de son côté Michael Knights, spécialiste de l’Irak au sein du Washington Institute, contacté par L’OLJ. À cette désorganisation s’ajoute le fléau de la corruption, endémique au sein de l’armée. « Après le ministère de l’Électricité et celui du Pétrole, l’armée est le secteur le plus corrompu d’Irak », explique la source anonyme. « La corruption pourrait encore s’aggraver si des officiers non professionnels étaient intégrés à l’armée, comme ce fut le cas entre 2011 et 2014 », conclut M. Knights.



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