Le musée Ingres à Montauban, en plein chantier de rénovation depuis trois ans, rouvrira ses portes au public le 14 décembre. Éric Cabanis/AFP
Accrochages, dernières restaurations, soclages : au musée Ingres de Montauban, l’heure est au bouclage d’un chantier de rénovation mené depuis trois ans pour mettre en lumière la puissance créatrice et novatrice du peintre, enfant du pays.
Le temps est compté avant la réouverture, le 14 décembre : tout en veillant à la délicate installation en hauteur d’un Jupiter pâmé dans les bras (d’une pulpeuse) Junon – œuvre d’un contemporain d’Ingres, Jean-Pierre Franque –, la conservatrice Florence Viguier-Dutheil se prépare à déballer les antiquités acquises par Ingres lors de ses résidences romaines. Au deuxième étage de l’ancien palais épiscopal du XVIIe siècle abritant le musée, désormais accessible par ascenseurs grâce à une refonte également architecturale, elles entreront en résonance avec 200 de ses dessins qui seront présentés, contre 90 auparavant. De quoi entrer au cœur du processus de création de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), qui « disait que le dessin est la probité de l’art », relève la conservatrice.
Fils d’un peintre et musicien de Montauban, dont des décors ornent certains murs et plafonds du musée, il « a souffert toute sa vie d’un manque de reconnaissance », avec une carrière en dents de scie émaillée « d’incompréhensions et moqueries », raconte Florence Viguier-Dutheil. C’est peut-être grâce à cette « blessure » que des amis de Montauban sauront le convaincre de léguer l’essentiel de son atelier à sa ville natale, « toute sa cuisine, son bric-à-brac d’artiste », jusqu’aux figurines de cire de centurions romains qu’il utilise pour composer son Martyre de saint Symphorien.
Le « Flaubert » de la peinture
Si le musée détient moins de toiles que le Louvre de ce peintre peu prolixe, ce fonds permet « de se pencher sur son épaule pendant qu’il crée », de « le voir chercher de nouvelles formes, hésiter, se tromper, reprendre sans cesse ses travaux, un peu comme Flaubert », s’enthousiasme Florence Viguier-Dutheil. Il inclut au côté de nombreuses esquisses et de quelques délicats paysages – rarissimes chez Ingres – sa collection de primitifs italiens ou ses copies de Raphaël, qu’il « idolâtrait ». Avec en passage obligé le fameux violon dont ce musicien accompli a joué toute sa vie, l’origine de la célèbre expression « violon d’Ingres ».
Murs clairs ou vermeils, parcours remodelé pour suivre l’artiste dans son époque, en mettant au passage en valeur la riche collection de peintures des XVIIIe et XIXe siècles du musée, irruption pop, avec la célèbre affiche du collectif féministe Guerilla Girls inspirée par la Grande Odalisque : la rénovation, dont le projet date de 2000, entend aussi dissiper le malentendu qui perdure autour d’Ingres. « On en a fait a posteriori le chef de file des classiques », un parangon d’académisme, « alors même qu’il s’est détaché du cadre, explorant sans cesse avec liberté de nouvelles pistes, faisant preuve de non-conformisme ». « Les artistes, eux, le savent », relève Florence Viguier-Dutheil, invoquant notamment l’admiration de Picasso, dont le musée parisien a prêté une œuvre pour la réouverture, ou Matisse.
La conservatrice détaille ainsi dans la grande toile Jésus parmi les docteurs, qui trône déjà au 1er étage, toutes « les déformations des corps, les invraisemblances et jeux sur les plans » d’un peintre « pour qui le réalisme doit plier devant une vision de la beauté idéale, basée sur une harmonie musicale des formes géométriques ». Parmi celles-ci, « le cercle, en particulier, le passionne sous toutes ses déclinaisons », notamment celles des courbes féminines. « Il y a sans doute une érotomanie cachée » chez Ingres, « qui ne peut pas s’empêcher d’être sensuel même quand il peint la Vierge ». Le dessin pulpeux des lèvres d’une mère à l’enfant en témoigne, sur une des esquisses d’un des chefs-d’œuvre du peintre, le Vœu de Louis XIII, qui orne la cathédrale de la ville, non loin du musée.
Le célèbre buste d’Ingres par Antoine Bourdelle renvoie aussi à l’autre célèbre enfant de Montauban. La refonte du musée, qui portera également son nom, offre aux œuvres de ce sculpteur la liberté de se déployer sous les voûtes du sous-sol.
Catherine BOITARD/AFP

