Rechercher
Rechercher

Agenda - Hommage

Jean Dalmais, incarnation du plus précieux en l’homme

Mourir, ce n’est pas grand-chose. C’est un retour aux sources. Mourir, ce n’est pas tragique quand on a bien vécu. Mourir à 92 ans, un 15 août, c’est plutôt beau. Arriver avec la Vierge aux portes du Paradis. Quel symbolisme et justice poétique. La scène, à l’au-delà se déroulerait ainsi. « Êtes-vous Jean, mon fils ? » dirait la mère du Christ. « Oui, sainte Vierge, c’est moi, votre humble serviteur. Je vous salue Marie, vous êtes pleine de grâce. J’ai sanctifié votre nom chaque jour de ma vie. Votre règne a comblé mes jours, votre volonté mes désirs. Père Dalmais est mon nom, la France est mon pays, le Liban ma patrie, et vous et Jésus-Christ enrobez mon cœur, mes pensées et mon âme. » « Je sais Jean. Je vous reconnais bien : les yeux bleus pétillants, pas grand de taille, mais d’allure droite, le sourire sincère, le geste élégant. Je vous connais tous, compagnons de mon Fils, prêtres français éducateurs de la colline de Jamhour, adorés par vos élèves, formateurs d’hommes et femmes. Vous êtes en effet le dernier, le plus jeune. Entrez avec moi, mon fils, le Paradis a besoin de vous. »

Je suis assez convaincu que cet échange a bien eu lieu, le jeudi 15 août, après que Jean Dalmais eut pris son dernier souffle. Il a très bien vécu. Moi, ancien élève, promotion 1978, devrais célébrer en toute pompe sa longue vie. Médecin de l’AUB, je quitte le Liban en 1986, et devient neurochirurgien à l’Université de Miami. Dalmais est censé représenter une mémoire ancienne de 40 ans. Et pourtant, je suis morose et pendant des nuits l’ai pleuré comme un père. Pourquoi donc cette mélancolie ? Il y a bien sûr les images inoubliables. Un homme droit comme une flèche, souriant, cheveux lisses, sportif accompli, sincère, chaleureux, pétillant, passionné, à courage sans limites, égal dans son humeur. Ce religieux avait du charisme. Il représentait l’autorité. J’ai vécu la mort de beaucoup plus proches et certainement plus jeunes, membres de ma famille. Pourtant, rien n’égale l’angoisse de le voir partir. Cet homme, que j’ai connu pas trop longtemps, semble laisser un vide énorme. Je ne comprends pas.

De combien de façons m’a-t-il marqué ? Plus j’y pense, plus j’en trouve. Dalmais, Madet, Clément, et tant d’autres, ont été pour nous, écoliers, des éducateurs en soutane, d’une intelligence perçante, d’une sagesse profonde, d’un réalisme aigu, d’une bonté remarquable. Raffinés en pensée et foi, ils brillaient par leur niveau intellectuel et leur ferveur invincible. Érudit et humble, au service de Dieu et des autres, Dalmais était l’incarnation du plus précieux en l’homme. Professeur de catéchisme, français, ou philosophie, sa meilleure leçon demeure l’exemple de sa vie. C’est de lui que j’apprends en pleine guerre que l’amour du prochain triomphe de la haine, que la haine n’est pas le véritable ennemi de l’humanité ; c’est l’indifférence, cette haine déguisée.

Le loup mourant d’Alfred de Vigny, digne et stoïque, semblait nous dire : « Gémir, pleurer, prier, est également lâche. » Ce loup ce n’est pas vraiment Dalmais. Prier, ce n’est pas lâche du tout. Bien au contraire, dans un monde où la spiritualité se meurt, il faut du courage exceptionnel pour vivre et inspirer comme Dalmais. Le peu que je suis devenu aujourd’hui, tout ce qui motive mes pensées et actions, a pris source sur cette colline de Jamhour. Mais surtout, en tant que neurochirurgien, je comprends clairement le privilège de ce service. Des patients américains me tiennent souvent la main, me demandent de prier avec eux avant l’opération, me disant : « Docteur, je confie mon cerveau et ma vie aux mains du Seigneur d’abord et aux vôtres après. »

C’est grâce à Dalmais que je devine dans leurs yeux larmoyants ce qu’ils me cachent. Ils se disent que cet homme de science n’est peut-être pas homme de foi. Peu savent que j’ai été éduqué chez les jésuites, champions des deux, que je ne pourrais concevoir l’une sans l’autre. Peu savent que, sans aller à l’église tous les dimanches, je visite le Père, le Fils et le Saint-Esprit dans mes prières le soir. Peu savent que je fais souvent face à mes démons au milieu de chirurgies complexes, que lorsque tout semble aller si mal, la rédemption surgit toujours de l’abîme, de ces moments désespérés où une vie humaine est en jeu sur la table d’opération.

Ils ne savent pas qu’en ces instants très éprouvants, à la recherche d’une clarté de pensée, je visualise souvent mes enfants, mais très souvent aussi, au milieu d’un saignement sévère du cerveau, je me retrouve debout dans la cour de récréation, écoutant les paroles sages et réconfortantes d’un père Dalmais : « Tout ira bien mon fils. » C’est alors que la lourde brume se dissipe, le cœur bat moins fort, l’esprit devient serein, le geste plus précis. Peu de mes patients savent que, s’ils ont été sauvés ce jour-là d’une catastrophe certaine, ils le doivent, non pas à moi, le simple messager, mais à ces Dalmais de ma jeunesse, ces hommes en soutane grise qui ont façonné mon âme à bien des égards, sans jamais le savoir.

Maintenant tout est clair, je comprends. Je le pleure si fort parce qu’en fait Dalmais, c’est moi, c’est chacun de nous, les enfants de Jamhour. Je le pleure donc parce que je suis égoïste ; je ne veux pas perdre cette partie de moi, la meilleure en fait, car il l’a façonnée. Pas de noblesse dans ces larmes, juste de l’angoisse, de la nostalgie. Mais aussi la réalisation qu’on ne verra pas d’autres Dalmais, pas de sitôt ou même jamais. Des hommes comme lui, fidèles au chemin où l’âme se sent guidée, on n’en fait plus. Et le bilan d’une vie d’un tel éducateur ? Incalculable. De cette fontaine abondante ont surgi par milliers, hommes et femmes du monde, qui ont tout transformé.

Je regrette tellement que la vie donne souvent l’examen avant la leçon. Maintenant que Dalmais est parti, je me trouve transporté aux années 70. Je serai en short et blazer bleu marine. Je le retrouverai durant la récréation pour lui dire simplement : « Mon père, je sais que je n’ai que 12 ans. Écoutez-moi sans trop analyser. Vous allez vivre longuement une vie exemplaire. Pardonnez-nous, gamins d’aujourd’hui qui ne vous apprécions pas, vos maux de tête et nos offenses de tous les jours. Sachez bien que, sans le savoir, vous aller semer le bonheur dans des champs bien au-delà de cette colline. Vous allez nous enseigner la valeur d’exceller en restant humble, d’embrasser la diversité, d’inventer l’avenir, puis devenir véritables agents de progrès ; car progrès et tradition, c’est en fait deux faces d’une même pièce. Ces gosses qui ne payent pas de mine, aux vêtements froissés, aux visages souillés, un jour vous rendront très fier. Ah, encore une chose. Ils m’ont chargé de vous dire que, sans bien le comprendre, ils vous aimeront plus tard sans le savoir aujourd’hui… beaucoup. Je vous aime aussi. » À quoi Dalmais répondra : « Merci Jacques. C’est très sympa. Mais tu es en retard pour ta classe. Ah, encore une chose : Tout ira bien mon fils. »

Ce géant de ma vie, ce géant pour chaque ancien du collège, chanceux ou chanceuse de l’avoir connu, le révérend père Dalmais, est revenu à Jamhour, ce 1er septembre. Il est allongé à côté de ses frères jésuites. La colline attendait son corps, son esprit reste avec Jésus et la Vierge. Prochainement, j’irai le visiter pour lui dire de vive voix tout ce que je viens d’écrire. Il faudra m’acheter un short et un blazer bleu marine. Mais les larmes de cette rencontre, entre les pins de la colline, perdront toute amertume et tristesse. Elles seront d’une grande douceur, maintenant que j’ai tout compris.

Jacques MORCOS

MD, FRCS, FAANS

Promotion 1978, Jamhour

Mourir, ce n’est pas grand-chose. C’est un retour aux sources. Mourir, ce n’est pas tragique quand on a bien vécu. Mourir à 92 ans, un 15 août, c’est plutôt beau. Arriver avec la Vierge aux portes du Paradis. Quel symbolisme et justice poétique. La scène, à l’au-delà se déroulerait ainsi. « Êtes-vous Jean, mon fils ? » dirait la mère du Christ. « Oui, sainte Vierge, c’est moi, votre humble serviteur. Je vous salue Marie, vous êtes pleine de grâce. J’ai sanctifié votre nom chaque jour de ma vie. Votre règne a comblé mes jours, votre volonté mes désirs. Père Dalmais est mon nom, la France est mon pays, le Liban ma patrie, et vous et Jésus-Christ enrobez mon cœur, mes pensées et mon âme. » « Je sais Jean. Je vous reconnais bien : les yeux bleus pétillants, pas grand de...