Le rideau se ferme sur la fin de Shouting Without a Listener au cinéma Metropolis. Un silence de plomb règne dans la salle jusqu’à ce que retentissent les applaudissements, à l’arrivée de Rahel Zegeye sur l’estrade. Dans les quelques secondes précédentes, celle-ci apparaissait à l’écran, maltraitée, battue, violée, dans le rôle de travailleuse domestique qu’elle occupe également dans la réalité. Le film, cru, violent, frôlant le documentaire, est à mi-chemin entre la fiction et la réalité. Shouting Without a Listener raconte l’histoire de trois femmes éthiopiennes qui immigrent au Liban afin d’y travailler en tant que domestiques. L’entremêlement des histoires de chacune ouvre les yeux du spectateur sur le racisme ambiant pesant sur ces travailleuses, la déshumanisation de certains de leurs employés et les failles du système juridique actuel. On voit se construire leur solidarité dans un monde impitoyable. En particulier, le personnage du consul éthiopien, pour qui les cris de détresses des travailleuses n’ont pas d’importance, choque par son indifférence. Le film est inspiré d’histoires réelles, réalisé et interprété par des femmes travaillant comme domestiques au Liban. Un débordement d’authenticité sur un sujet aussi dur que tabou, qui met une véritable claque au spectateur.
Activiste, scénariste et domestique, Rahel même une vie de lutte contre un système dont elle connaît trop bien les failles. Mais lorsqu’on l’interroge, elle ne se s’attarde pas trop sur la place politique et juridique de ce fléau dans le système libanais actuel. Elle appelle à défendre la cause des travailleurs immigrés, comme elle le fait elle-même depuis maintenant 14 ans, et le cinéma est sa nouvelle arme. Rahel nous parle d’un projet difficile à réaliser. « Le processus a été très compliqué car il a duré 4 ou 5 ans », ceux-ci s’étant écoulés entre le moment où elle écrit le film et celui où le réalisateur Élie Berbary accepte de le réaliser. Celui-ci, qui est également à l’origine de la bande originale du film, compte déjà à son actif 10 séries télévisées au Liban, 20 films ainsi que plusieurs publicités. Le projet que Rahel lui a présenté ne ressemblait en rien à ce qu’il avait déjà pu faire. « Nous avons une amie commune. Elle m’a dit : Je veux que tu rencontres Rahel. J’ai demandé qui elle était, elle m’a expliqué qu’elle travaillait en tant que domestique et qu’elle voulait produire un film. J’ai immédiatement dit que je le produirai. » Shouting Without a Listener naissait.
Un fléau aux teneurs complexes
L’Organisation internationale du travail (OIT) estime que 250 000 travailleuses domestiques immigrées sont actuellement au Liban, venant d’une dizaine de pays différents, tels que l’Éthiopie, le Sri Lanka, les Philippines, etc., les femmes étant très majoritairement touchées par ce phénomène. Cependant, les conditions dans lesquelles certaines d’entre elles sont accueillies sont déplorables, comme le dépeint le film de Rahel Zegeye. Les droits sont bafoués et les appels à l’aide de ces travailleuses tombent dans l’oubli et ont ainsi poussé à la mise en place de plusieurs initiatives de lutte. Entre autres, l’OIT a lancé en 2015 une ligne téléphonique ouverte 24h/24 destinée aux femmes immigrées travaillant comme domestique et leur permettant de rapporter tout cas de violence ou d’abus et de recevoir de l’aide. L’ONG Anti-Racism Movement lutte également contre l’exploitation des travailleurs immigrés en se mobilisant contre la discrimination qui les frappe et comptent près de 4 000 domestiques engagés dans des centres communautaires. Cependant, les faits démontrent que les solutions ne sont pas suffisantes et que l’essentiel manque. Ces travailleuses ne sont pas protégées par le droit du travail libanais et sont soumises au système de la kafala, qui permet à un employeur ou sponsor d’assumer la prise en charge totale d’un travailleur immigré, certains les traitant ainsi plus comme des marchandises que de véritables êtres humains. Ce que combat Rahel et les autres activistes à ses côtés, c’est donc une pratique légale largement implantée et dont la nécessité de l’abolir divise. Le long métrage reflète le cœur du problème, mais toutes les clés ne lui sont pas données pour que son film ait un grand impact, bien au contraire. « Il est difficile de montrer mon travail au Liban, mais aussi en Éthiopie. […] C’est une femme qui est à la tête de mon pays. J’irai en Éthiopie, j’essaierai de diffuser ce film, en saisissant l’opportunité d’aller rencontrer la présidente Sahle-Work Zewde et de lui montrer. »
Lorsqu’on l’interroge sur la suite, Rahel ne pense pas encore à faire de nouveaux films. Pourtant, on lui redemanderait des moments bouleversants et inspirants comme Shouting Without a Listener. Si les cris de détresse se sont bien fait entendre mardi soir, on n’attend maintenant seulement de les voir traverser les murs du cinéma Metropolis.


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