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Culture

Seta Manoukian : Je le dis fièrement : je suis amoureuse de Pasolini !

Rencontre

Par le biais de moments, de rencontres, de lieux et de transformations marquantes qui ont rythmé sa vie, portrait de cette artiste sereine dont les tableaux naissent d’une quête intérieure et intime, et à laquelle Kaph Books vient de consacrer l’ouvrage-rétrospective « Seta Manoukian : Painting in Levitation  »...

23/03/2019

L’Italie

À l’âge de 18 ans, je pars en Italie pour faire mes études à l’Académie des beaux-arts de Rome. C’est mon premier voyage, et j’en conserve un premier souvenir marquant : la traversée de Venise en bateau, au cours de laquelle j’avais l’impression qu’un tout autre monde se déployait sous mes yeux. C’était époustouflant, surtout pour une fille fraîchement débarquée de Beyrouth et qui n’avait rien vu d’autre jusqu’alors. À Rome, ensuite, je partageais mon temps entre mes cours l’avant-midi, mes après-midi à la bibliothèque et la danse, une fois la nuit tombée. J’ai immédiatement ressenti une connexion avec les Italiens. Je me suis rendu compte que je leur ressemblais énormément, hormis physiquement bien sûr, ne serait-ce que par cet amour infini de la vie qui nous lie.


Pier Paolo Pasolini

Par-delà la lecture – notamment les écrits de Cesare Pavese –, qui a depuis l’enfance occupé une large partie de mon temps, et à l’égard de laquelle j’ai toujours eu une relation de dépendance et d’addiction, c’est ma cigarette à moi, le cinéma italien a certainement marqué mon travail et contribué à former ma personnalité. En particulier celui de Pasolini, que j’ai l’impression d’avoir personnellement connu. Découvrir ses films, c’était comme une rencontre, un coup de foudre. Je le dis sans honte : je suis amoureuse de lui, jusqu’à même lui envoyer des baisers virtuels lorsque je regarde ses interviews sur internet.


Le retour à Beyrouth, puis la guerre

Si la guerre n’avait toujours pas commencé au moment de mon retour à Beyrouth, en 1967, on pouvait y palper une forme de tension, quoique silencieuse et latente. J’essayais donc de déchiffrer le langage politique et de la violence, moi qui n’y connaissais rien sinon le génocide arménien. Je ne pensais pas qu’il existait d’autres méchants que les Turcs. À mesure que les conflits s’installaient dans la ville, je devenais une sorte d’éponge sur laquelle déteignaient les souffrances autour. Ma peau écumait tout ce que Beyrouth endurait et j’ai d’ailleurs consacré une toile à ce sujet. Le Liban, à mes yeux, représentait alors le double inversé de l’Italie. Ils partageaient cet aspect jovial et ensoleillé, sauf que le Liban y recelait une tragédie, dans le fond.


Le Horseshoe Café

C’est un lieu décisif où je me rendais religieusement tous les après-midi. De ma table sur la terrasse du café, j’observais les passants qui foulaient les trottoirs de Hamra. Au gré de mon humeur, mon état d’âme, l’aspect des gens autour me semblait changeant. Je me mettais alors dans un état second, et c’est comme s’ils défilaient dans un rêve. Le soir, je rentrais chez moi et me mettais à peindre ceux que j’avais regardés des heures durant, sans me rendre compte qu’ils étaient, en somme, un reflet de moi. En outre, le Horseshoe m’a été primordial dans la mesure où cet espace de pensée libre m’a permis une ouverture sur le monde arabe, à la faveur de l’intelligentsia qui s’y retrouvait tous les jours pour refaire le monde.


Un étrange livre de maths

À 15 ans, je vis ma première expérience hors corps, alors que je suis en pleine conversation avec un ami. Je me suis vue parler, bouger, c’était comme un cataclysme, tellement fort qu’il m’avait fallu beaucoup d’efforts pour terminer ma phrase. Je n’ai pas cessé de m’interroger sur ce qui s’était produit, répétant sans arrêt que je voulais aller chercher ce qui s’était passé là-dedans et iagnorant que cela, cette quête intérieure, cette connaissance de mon propre esprit me prédestinait au bouddhisme. Quelques années plus tard, en scrutant l’impermanence des vagues, leur mouvement, je me prenais à dire : je veux aller au-delà de la vie et de la mort, sans oser le raconter à qui que ce soit, de peur d’être prise pour une folle. Mais aussi, un jour, je suis tombée par hasard sur un bouquin de maths qui traînait à la maison et où il était inscrit partout « tout est un ». Je l’avais instinctivement refermé mais, le lendemain, et pour les trois jours qui ont suivi, tout me paraissait d’une lumière éblouissante, j’étais éprise de tout le monde, comme si les couleurs me revenaient. C’est ainsi que je suis sortie de ma période blanche et que je me suis mise à introduire les couleurs éclatantes qui m’étaient parvenues. Car j’ai toujours procédé de la sorte, pas vraiment à la manière des peintres traditionnels, plutôt en faisant le vide autour et en laissant mon intériorité s’exprimer, comme on suit un courant. Je consacre donc beaucoup de place aux silences.


Le bouddhisme

Bien que je ne connaisse pas grand-chose aux principes du bouddhisme, ma démarche artistique y a toujours été étroitement liée. Cette recherche du vide, que j’ai abordée à travers ma série de draps blancs, m’a permis d’accéder au plus profond de moi. C’était comme trouver le Graal. À Los Angeles où j’ai déménagé en 1985 sur un coup de tête, je me sentais très malheureuse et j’avais du mal à m’accommoder. Je me suis donc mise à rencontrer des gens dans l’hindouisme, au sein desquels je trouvais un réconfort. J’ai fait de la méditation avec un moine srilankais, puis, décidant de m’y consacrer pleinement, j’ai choisi de devenir nonne tibétaine. J’ai appris aux côtés d’un Rinpotché tibétain auquel j’enseignais l’anglais avant qu’il ne m’introduise à un Rinpotché basé à Los Angeles. Même si j’ai dû, par moments, suspendre ma peinture, j’estime avoir appris en 17 ans autant, si ce n’est plus, que ce que j’ai appris tout le reste de ma vie.

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