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Éclairage

La fausse résurrection du KGB

L’affaire Skripal et les assassinats extrajudiciaires à l’étranger sont une innovation du FSB par rapport à son ancêtre le KGB, deux organisations différentes à plusieurs égards.

Le président russe Vladimir Poutine et, à sa droite, le patron du FSB, Alexander Bortnikov. Archives AFP

23 août 1991. Le bâtiment élégant en brique orange de la Loubianka, sur la place éponyme, abrite depuis 1920 les différents avatars de la police politique du Kremlin : Tcheka, OGPU, KGB et FSB. La statue élancée de Félix Dzerjinski, fondateur et premier chef de la Tcheka, pend de façon grotesque à la grue qui l’a déboulonnée de son socle, quatre jours après le putsch avorté d’un groupuscule communiste conservateur opposé à la politique d’ouverture de Mikhaïl Gorbatchev. Il est sans tarder jeté en pâture à la foule. Un manifestant se fait prendre en photo, les poings sur les hanches et le regard bravache, en train d’écraser du bout de sa chaussure le crâne de « Félix de fer ». En arrière-plan, des agents exfiltrent discrètement la plaque dédiée à la mémoire de Iouri Andropov, dix-neuf ans à la tête du KGB.

Sept ans plus tard, à l’été 1999, Vladimir Poutine, encore chef du FSB, offre aux disgraciés une forme de revanche. Ordre est donné de rapatrier la plaque de Iouri Andropov à son emplacement d’origine. Puis c’est en qualité de Premier ministre, le 20 décembre suivant, qu’il préside la cérémonie officielle de réhabilitation. On découvre un Dzerjinski et un Andropov exceptionnellement humbles, au train de vie d’ascètes et, surtout, économistes de génie. Des citations visionnaires attribuées à Dzerjinski sur l’économie et la lutte contre la corruption apparaissent dans les galeries permanentes du musée du FSB. Les historiens officiels des services secrets diffusent le mythe selon lequel Andropov aurait été le véritable penseur de la Perestroïka, et donc le deuxième économiste virtuose issu de leurs bataillons après Dzerjinski.

La réhabilitation de ces figures controversées semblait préparer la résurrection du KGB de l’époque soviétique. Mais la propagande autour des lumières économiques de ses chefs est surtout nécessaire pour convaincre l’opinion russe du bien-fondé de la nomination d’agents du FSB à des postes éminents de l’administration ou du monde des affaires. Une innovation de taille par rapport à l’époque soviétique qu’exprime bien ce dicton russe : « Il n’existe pas d’anciens tchékistes ». Aussi puissant le KGB fût-il, l’organisation était strictement subordonnée au contrôle du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS). De sa direction centrale jusqu’à sa plus petite subdivision, chaque échelon du KGB était chapeauté par une cellule du PCUS. C’était le trou de serrure par lequel l’État surveillait ses services. Le parti évaporé après l’éclatement de l’Union soviétique, Boris Eltsine a tenté de jouer des poids et des contrepoids pour perpétuer le contrôle en restructurant le KGB en plusieurs agences. Le nouveau FSB s’est ainsi trouvé libéré de ses fonctions de renseignements extérieurs, désormais dévolues au SVR, et de ses prérogatives concernant la protection personnelle des dirigeants soviétiques. Recevant sur son bureau deux rapports, l’un du FSB, l’autre de son grand rival de l’époque, la Fapsi, Boris Eltsine pouvait-il comparer subtilement les performances de chaque service ? La formule Poutine s’est avérée bien différente, aussi bien à l’égard de l’époque soviétique que de la méthode Eltsine. « Actuellement, les services ne sont soumis ni au contrôle du parti ni à celui du Parlement, et encore moins du citoyen », explique à L’Orient-Le Jour Nikita Petrov, un historien intrépide qui s’est spécialisé dans l’étude des services secrets soviétiques. « Ils rendent des comptes seulement au pouvoir ultime, en la personne de Poutine et quelques proches. Mais c’est impossible que le président soit en mesure de contrôler à lui seul toutes les activités de tous les services », poursuit M. Petrov, actif au sein de l’ONG russe Memorial.


La pieuvre
Arrivé au pouvoir en août 1999, Vladimir Poutine commence par passer un grand coup de balai sur la direction des services. Entre décembre 1998 et avril 2000, les chefs du SVR, de la police fiscale et de la Fapsi, les trois agences les plus puissantes avec le FSB, sont poussés vers la sortie. C’est sur cette base que le nouvel homme fort du Kremlin entame un vaste mouvement de fusion au profit de sa « paroisse ». La division la plus importante de la Fapsi est absorbée par le FSB en 2003. Tout en dégrossissant considérablement l’organigramme d’acronymes construits sous Eltsine, Vladimir Poutine va tisser un réseau non moins complexe et éventuellement beaucoup plus obscur, fait de « mercenaires » de tout poil : ils sont oligarques, barons du crime organisé, hackers ou directeurs d’université. Moins que les faux-semblants entre le KGB et le FSB, la restauration du culte d’Andropov et de Dzerjinski recèle donc une véritable transformation des services de renseignements russes. Des officiers à la retraite sont propulsés à la tête de la haute administration, des médias et des « champions » économiques nationaux. Une catégorie ad hoc est créée pour ces anciens, les « officiers de réserve active » (ORA), qui ne refusent pas un coup de main de temps en temps.

Igor Setchine, un vétéran du renseignement militaire, est l’actuel président du conseil des directeurs de Rosneft, un empire pétrolier propriété de l’État. En juin 2002, l’ex-chef du service de presse du FSB, Alexandre Zdanovitch, est nommé directeur adjoint de la Compagnie panrusse nationale de télévision et de radio (VGRK), propriétaire de la première chaîne publique du pays. La couverture de la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou en 2002 (130 morts), que les services n’ont visiblement pas réussi à empêcher, aurait été supervisée personnellement par Zdanovitch. Les ORAs se multiplient à mesure que l’on descend les marches hiérarchiques. Leurs cas sont généralement anonymes. Comme celui, rapporté par le site argentura.ru, de cet ex-colonel du KGB chargé de la répression des mouvements islamistes en Ouzbékistan et vétéran de Tchétchénie, dépêché par le FSB à la mairie de Moscou pour superviser la politique de la ville à l’égard de ses résidents musulmans. Dans l’administration de proximité, des gens habitués à traiter avec des criminels ou des dissidents armés se retrouvent ainsi en charge de citoyens lambda.


Procédure standard
« C’est en 2006, après l’assassinat de Litvinenko, que nous avons réalisé que Poutine ne se contenterait pas d’être répressif chez lui, mais qu’il allait aussi agir de façon révisionniste à l’international », explique Luke Harding à L’Orient-Le Jour au sujet de l’ex-agent du FSB Alexandre Litvinenko ayant fui la Russie après avoir dénoncé la corruption des services. Exilé à Londres, où il avait été recruté comme « consultant » par le M16, il a payé son retournement d’une tasse de thé radioactive. Luke Harding dirigeait le bureau moscovite du Guardian entre 2007 et 2011, date à laquelle il a été expulsé du territoire à cause de ses articles peu complaisants. Les agents du FSB préposés à sa surveillance ne recherchaient pas la discrétion. « Des gens me suivaient dans la rue, les mêmes personnes s’asseyaient toujours dans les cafés où j’entrais. Ils se sont introduits plusieurs fois dans mon appartement où je vivais avec ma femme et nos deux enfants. À chaque fois, ils déplaçaient un ou plusieurs objets à des endroits inhabituels. Un jour, j’ai été convoqué à Lefortevo pour interrogatoire », raconte M. Harding. La prison de Lefortevo, un complexe en forme de K construit sous le dernier tsar, est la plus célèbre des geôles moscovites, point d’atterrissage des adversaires politiques des régimes successifs. « Tout cela est la procédure standard pour les opposants russes, les journalistes, les diplomates étrangers. J’avais été prévenu », dit-il.

À l’époque soviétique, le KGB partait du principe qu’aucun mouvement dissident ne survivrait sans le soutien actif de l’Occident. Le contre-espionnage s’abattait sur n’importe quel citoyen qui entretenait des liens même anodins avec l’étranger. Mais l’espionnite aiguë ne date ni de l’ère Poutine ni de ses prédécesseurs soviétiques. Au XVIIIe siècle, un poète de cour, Vasilii Petrov, publiait des poèmes en vogue décrivant une conspiration secrète des pays européens contre le royaume de Russie. Les théories relativistes de Lénine concouraient à ce qu’il y ait « une vérité souveraine », celle du Kremlin. Le summum de la paranoïa a probablement été atteint lorsque la chaîne gouvernementale Russia Today (RT) a engagé un correspondant spécialisé dans l’étude des illuminatis.


« La Russie s’est saisie du meurtre et l’a jeté sur la place publique »
Les services russes sont peut-être les plus importants dépositaires de cette suspicion maladive à l’égard du monde extérieur. « La mentalité des gens du FSB est profondément influencée par les comportements tsariste et soviétique. C’est un groupe fermé, étroitement associé au pouvoir dont ils possèdent des intérêts immenses à sa stabilité. Ils n’ont jamais cessé de considérer l’Ouest comme un ennemi », décrit Nikita Petrov. Mais selon Luke Harding, auteur de plusieurs ouvrages sur les services russes, et notamment la manipulation des élections américaines, il y a deux différences notables. « Plutôt que de s’appuyer sur les partis communistes, Moscou livre cette bataille idéologique en misant sur l’extrême droite, comme le FN en France ou l’UKIP en Angleterre », explique le journaliste. Les liquidations extrajudiciaires à l’étranger constituent également la grande innovation de l’ère Poutine. « La Russie s’est saisie du meurtre et l’a jeté sur la place publique », ajoute le Britannique.

Comme celle de Grosvenor à Londres, à deux pas de l’ambassade américaine. C’est dans un hôtel bordant cette place que les agents Andrei Lugovoi et Dmitri Kovtoune introduisent quelques microgrammes de polonium dans la tasse d’Alexandre Litvinenko le 1er novembre 2006. Ou dans cette bourgade tranquille du Berkshire, Ascot, à une quarantaine de kilomètres de la capitale. Le 23 mars 2013, les voisins de Boris Berezovsky voient les secours britanniques extraire le corps de l’oligarque en disgrâce, retrouvé pendu, bien qu’avec des traces de strangulation et une couleur pourpre au visage peu conforme à l’apparence d’un suicidé. Puis le 4 mars 2018, un quartier pavillonnaire en brique rouge de Salisbury prête son décor à la tentative d’assassinat de Sergueï Skripal et de sa fille. Près d’un mois plus tard, les services néerlandais appréhendent quatre ressortissants russes stationnés dans une Citroën C3 grise à proximité de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimique (OIAC) à La Haye. C’est à cette institution qu’avaient échu les échantillons de Novitchok prélevés à Salisbury. Comme l’a révélé l’enquête des services de renseignements néerlandais, la plage arrière et le coffre de la Citroën abritaient du matériel d’espionnage destiné à pirater le réseau de l’OIAC. Telle la revanche d’un ex-agent qui, en bon professionnel, avait oublié d’effacer les traces.



Pour mémoire

Abbas, un ancien agent du KGB ?


23 août 1991. Le bâtiment élégant en brique orange de la Loubianka, sur la place éponyme, abrite depuis 1920 les différents avatars de la police politique du Kremlin : Tcheka, OGPU, KGB et FSB. La statue élancée de Félix Dzerjinski, fondateur et premier chef de la Tcheka, pend de façon grotesque à la grue qui l’a déboulonnée de son socle, quatre jours après le putsch...

commentaires (1)

DE KGB A FSB... RIEN N,A CHANGE !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

01 h 00, le 15 octobre 2018

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Commentaires (1)

  • DE KGB A FSB... RIEN N,A CHANGE !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    01 h 00, le 15 octobre 2018