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Moyen Orient et Monde

Quand les Émirats ne supportent plus la moindre critique

Éclairage

La liberté d’expression s’est largement détériorée ces dernières années dans la fédération.

Julie KEBBI | OLJ
12/10/2018

Si Riyad s’est fait le champion, du moins en public, de la répression de la dissidence dans la péninsule Arabique, Abou Dhabi, son principal allié, n’est pas en reste. Le conglomérat qui regroupe sept émirats sous la houlette d’Abou Dhabi est passé maître dans l’art de la double opération « communication/répression », une tendance grandissante dans la région menaçant de plus en plus une liberté d’expression déjà bien limitée. Celle-ci s’est renforcée depuis que le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammad ben Zayed, s’est imposé comme l’homme fort des Émirats en raison de la santé déclinante de son frère Khalifa, président de la fédération, et a atteint son paroxysme avec la crise, ayant débuté en juin 2017, opposant les Émirats et leurs alliés arabes au Qatar.

L’année dernière, l’ONG Freedom House a notamment attribué une note de 6/7 aux EAU selon son index de liberté, 1 signifiant « plus libre » et 7 « moins libre ». « Bien que la Constitution prévoie une certaine liberté d’expression, le gouvernement restreint ce droit dans la pratique », note l’organisation sur son site. « La loi de 1980 sur les publications et l’édition, considérée comme l’une des lois sur la presse les plus restrictives dans le monde arabe, régit tous les aspects des médias », ajoute-t-elle, précisant que de nombreux médias s’autocensurent pour éviter de s’attirer les foudres du gouvernement. Une politique intérieure qui tranche violemment avec l’image de modernité que veulent renvoyer les EAU à l’international, avec Dubaï pour égérie, où l’argent est roi et l’alcool coule à flots. « Les EAU ont investi beaucoup de temps et d’argent pour se présenter comme un pays tolérant, progressiste et respectueux des droits, dans lequel les investisseurs étrangers et les institutions devraient mener des affaires et tenir des conférences », explique à L’Orient-Le Jour Hiba Zayadin, assistante de recherche sur les EAU à Human Rights Watch. « Ils affirment être engagés pour le progrès, la compétitivité et la diversification, et emploient une armée de firmes de relations publiques pour démonter les accusations » dirigées contre le pays, estime-t-elle.


(Lire aussi : Emirats : le Parlement européen demande la libération de l'opposant Ahmed Mansoor)


Appareil sécuritaire

À l’heure actuelle, 16 hommes, dont 14 activistes, sont emprisonnés aux Émirats arabes unis pour avoir critiqué les politiques du pouvoir, demandant plus de libertés. Le dernier activiste arrêté en date, Ahmad Mansour, est accusé d’avoir « publié de fausses informations qui heurtent l’unité nationale » sur ses réseaux sociaux, alors qu’il avait appelé à la libération d’Oussama al-Najjar, un activiste emprisonné depuis 2014 pour avoir demandé sur Twitter à ce que son père, Hussein Ali al-Najjar al-Hammadi, soit relâché. Ce dernier purge une peine de onze ans et est détenu par la justice émiratie depuis 2013 dans le cadre d’un procès à l’encontre de 94 détracteurs du gouvernement, regroupant des juristes, des juges, des activistes, des enseignants, des étudiants, pour la plupart islamistes, tous accusés de préparer un coup d’État.

Cette censure à la main longue ne touche pas uniquement les ressortissants émiratis. En août dernier, Lila Lamrani, une chercheuse en passe de devenir directrice du département de philosophie et de sociologie de la Sorbonne Abou Dhabi, s’est vu retirer son poste peu après avoir signé la promesse d’embauche, sans aucune explication, alors que les autorités émiraties ont opposé une fin de non-recevoir à l’enquête administrative menée à son sujet, rapporte Le Monde. Le quotidien français cite un responsable qui dit supposer qu’elle « paye ses engagements socio-politiques » en faveur de la cause palestinienne. Le scénario ne semble pas nouveau alors que, déjà en 2017, deux professeurs de l’Université de New York s’étaient vu refuser leur visa pour aller enseigner sur le campus émirati de l’université – sans qu’aucune explication ne leur soit fournie.

L’appareil sécuritaire des EAU est de plus en plus envahissant dans le quotidien de la population, un renforcement déclenché depuis la tempête provoquée par le printemps arabe dans la région. « Les autorités émiraties entravent la liberté d’expression et d’association depuis 2011 », observe l’organisation Human Rights Watch sur son site. Selon l’ONG, « les résidents émiratis qui ont parlé des questions relatives aux droits de l’homme risquent fortement de faire l’objet de détentions arbitraires, d’emprisonnement et de tortures. Beaucoup purgent de longues peines de prison ou ont quitté le pays sous la pression ».

Les communications entre utilisateurs sur les réseaux sociaux sont également observées de près et « l’ouverture des discussions privées est limitée par les sensibilités entourant un éventail de sujets, y compris les politiques gouvernementales, la famille régnante et l’islam », note Freedom House.


(Pour mémoire : Quand un prince émirati s’enfuit à Doha...)


« Les EAU, c’est big brother »

À l’instar d’autres pays du Golfe, l’accès à des plates-formes telles que Skype, WhatsApp, Snapchat ou FaceTime est par ailleurs bloqué, forçant les utilisateurs en ligne à se tourner vers des applications alternatives ou à recourir à des réseaux privés virtuels (VPN) pour contourner ces interdictions. Si ces restrictions s’expliquent par des intérêts financiers, elles permettent également de maintenir une surveillance accrue sur la population. « Ça a beaucoup changé », confie à L’OLJ une femme d’affaires qui se rend régulièrement aux Émirats et ayant requis l’anonymat. « Les EAU, c’est big brother », ajoute-t-elle. Suite au déclenchement de la crise avec Doha, « on ne peut plus voir al-Jazeera, arabe ou anglais, et tous les sites liés de près ou de loin au Qatar sont bloqués : al-Jazeera, le journal al-Araby al-Jadid, etc. », confie à L’OLJ une habitante d’Abou Dhabi lors d’un passage à Beyrouth. « Toute suggestion de dissidence (ou même de débat) peut facilement être attribuée à de “l’espionnage soutenu par le Qatar’” », note Christopher Davidson, spécialiste du Moyen-Orient à l’université de Durham, contacté par L’OLJ. « Ainsi, presque tout le monde fait preuve d’une grande prudence », souligne-t-il. Alors que la question de la liberté d’expression devient de plus en plus délicate dans le pays, M. Davidson n’est pas optimiste pour l’avenir. « À moins que la crise du Qatar ne soit résolue rapidement, la situation risque malheureusement de s’aggraver dans la mesure où même les universitaires étrangers ne peuvent accéder au pays », déplore-t-il.

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M.E

Et c'est ainsi qu'Allah est grand

Eleni Caridopoulou

Vous ne pensez pas que c'est la main de l'Iran?

gaby sioufi

C le résultat d'intérêts conflictuels que j'en suis sur fait débat dans cette partie du monde arabo-musulman :

libéralisation a tout vent " professée" par les divers défenseurs des peuples opprimés menant presque sûrement au chaos ,
ou, continuer a serrer la vis pour encore qqs decennies a venir, avec pour resultats economico-sociaux plus que satisfaisants -les libertés en moins ?

faut croire que les gouverneurs de ces etats nations ont mieux appris leurs leçons, beaucoup mieux que ne le font CERTAINS PAYS européens par exemple, qui plus est ont réussi avec brio cumuler libertes/reussites -preuves par mille, le nombre d'etrangers qui revent d'y vivre malgre tout !

ACE-AN-NAS

Mais attendez un peu , c'est quoi de nous dire que la liberté d'expression s'est détériorée, vous nous prenez pour des perdreaux de la dernière pluie ou quoi ?

Elle n'a jamais existé, comment a t'elle pu se détériorer, m'enfinnnnn. ..

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