Le président du Parlement irakien, Mohammad el-Halboussi. Parlement irakien/AFP
Surprise sur la scène politique irakienne. Quatre mois après les élections législatives de mai dernier, et sur fond de crise sociale et sanitaire, le Parlement irakien a élu samedi à sa direction les candidats soutenus par le bloc proche de l’Iran, préfigurant la formation du prochain gouvernement par les anciens combattants antijihadistes proches de Téhéran et le populiste chiite Moqtada Sadr.
Ces élections constituent le premier pas vers un nouveau cabinet après une paralysie politique de plus de quatre mois depuis les législatives de mai dernier, et démontrent aussi le maintien relativement inattendu de Téhéran au premier plan de la scène politique irakienne. Au lendemain de la victoire de la liste de M. Sadr, qui avait axé sa campagne contre l’influence iranienne dans le pays, Téhéran avait tenté de minimiser l’échec perçu en dépêchant à Bagdad le général Kassem Soleimani en personne, chef de la force al-Qods, bras armée des gardiens de la révolution, pour tenter de former une grande alliance regroupant toutes les forces politiques chiites qui, pour la première fois depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, s’étaient présentées divisées au scrutin législatif de mai.
Moqtada Sadr, le caméléon de la politique irakienne
Dans le système irakien d’élection à la proportionnelle, calibré pour éviter tout retour à la dictature après Saddam Hussein, les listes de députés doivent se regrouper en coalitions. Le bloc qui compte le plus de députés désigne le Premier ministre, qui exerce véritablement le pouvoir exécutif. Les efforts du général Soleimani étaient restés vains et, à la veille de la première séance tardive (3 septembre) du Parlement élu, la liste soutenue par les États-Unis, celle de l’ancien Premier ministre Haider el-Abadi, s’était alliée à celle de M. Sadr, la plus anti-iranienne en apparence. Les deux groupes avaient formé une coalition au Parlement et faisaient alors front commun face au bloc de Hadi al-Ameri, candidat issu du groupement des milices pro-iraniennes, et Nouri el-Maliki, ancien Premier ministre proche de l’Iran. Le rôle de Téhéran était alors menacé par les nationalistes irakiens et par Washington, son rival étranger sur la scène politique irakienne. La dernière ligne droite avant la formation d’un gouvernement était d’identifier la plus grande coalition parlementaire, alors que chaque bloc revendiquait ce titre à travers des interprétations différentes de la Constitution.
Ces coalitions annoncées n’auront donc pas survécu deux semaines. M. Sadr, caméléon de la politique irakienne, s’est finalement allié avec le bloc de M. Ameri, sur fond d’émeutes principalement dirigées contre le gouvernement de M. Abadi dans la ville à majorité chiite de Bassora dans le Sud-Est, et après que l’ayatollah Ali Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite du pays, a « dit aux différents partis (politiques) qu’il ne soutiendrait aucun nouveau Premier ministre choisi parmi les politiciens qui ont été au pouvoir ces dernières années, qu’il soit affilié à un parti ou indépendant », selon un communiqué de son bureau. Ces développements éliminaient virtuellement M. Abadi, qui briguait un second mandat.
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La revanche des Kurdes sur Abadi
Ce sont désormais ses deux rivaux, arrivés devant lui aux législatives et ayant rallié autour d’eux des forces sunnites et kurdes, qui désigneront son successeur, après s’être dit « sur la même longueur d’onde » pour former le futur gouvernement. Car dans un système qui réserve traditionnellement le poste de président du Parlement à un sunnite, de président de la République à un Kurde et de Premier ministre à un chiite, les tractations portent sur un accord englobant les trois postes. L’élection d’un sunnite pro-iranien à la présidence de l’Assemblée « ne peut être considérée comme un succès iranien, car Téhéran sait que plus de 60 % de la rue chiite est contre lui, et a donc essayé de contourner les blocs parlementaires chiites en s’appuyant sur les blocs sunnites et kurdes », indique l’analyste Moustapha Fahs, interrogé par L’Orient-Le Jour. Il ajoute que les Kurdes « n’ont pas oublié que le gouvernement de M. Abadi a fait s’envoler leurs espoirs après le référendum sur l’indépendance ».
La défaite perçue de l’Iran sur la scène politique irakienne n’aura pas duré. L’émissaire iranien « Kassem Soleimani a réussi à unifier les forces chiites et à obtenir des postes aux sunnites qui l’ont suivi », tandis que l’émissaire américain Brett McGurk a « échoué à diviser les chiites, n’est pas parvenu à tenir ses promesses de postes aux sunnites qui s’étaient ralliés aux États-Unis, et n’a pas été en mesure de faire peur aux sunnites qui ont choisi le camp iranien », affirme le politologue irakien Hicham al-Hachemi, interrogé par l’AFP, qui résume ainsi : « L’Iran a déjà marqué deux points, tandis que les États-Unis en ont perdu trois. »
Le candidat soutenu par la liste pro-iranienne de M. Ameri, Mohammad el-Halboussi, a été élu président de l’Assemblée avec 169 voix sur 298 votes exprimés, contre 89 pour le candidat de M. Abadi, l’ancien ministre de la Défense Khaled el-Obeidi. M. Halboussi, 37 ans, est devenu le plus jeune président du Parlement irakien. Il était le gouverneur de la province de Anbar, dans l’Ouest désertique, jusqu’à son élection au Parlement le 12 mai sur une liste sunnite locale.
Selon des propos relayés hier sur Twitter par l’agence de presse iranienne Tasnim News, il a salué le « rôle de l’Iran dans la libération du pays des groupes terroristes » et déclaré qu’à l’ère des sanctions « injustes » contre l’Iran, « la nation irakienne se rangera du côté de la République islamique ». Le jeune président du Parlement s’est donc positionné fortement en faveur de Téhéran, contrairement au Premier ministre sortant, qui a jonglé délicatement entre les États-Unis et l’Iran durant son mandat.
Téhéran « soutient les choix » du peuple irakien, a indiqué pour sa part le ministère iranien des Affaires étrangères dimanche, au lendemain de l’élection de M. Halboussi. « En Irak, l’Iran a toujours soutenu la démocratie, l’intégrité territoriale et la souveraineté du pays, et il soutient les choix des représentants élus du peuple irakien », a écrit le ministère sur son site internet.
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08 h 07, le 18 septembre 2018