Elle a pris sa retraite il y a quelques mois et, pourtant, Georgette Gebara, la grande dame de la danse classique au Liban, n’est pas près de lever le pied. Après avoir publié un livre intitulé Entre deux pas, elle a entamé 2018 avec diverses conférences sur son histoire avec la danse. Femme tenace au talent exceptionnel, elle a été décorée durant le mois écoulé par le festival de la danse contemporaine Bipod et la Lebanese American University lui rend un hommage le 8 mai, à 18h00, au Irwin Hall. Ce week-end, débordante d’énergie, elle s’envole pour La Havane afin de représenter le Liban et le monde arabe aux cérémonies organisées demain dimanche 29 avril, par l’Institut international du théâtre (IIT) relevant de l’Unesco, à l’occasion de la Journée internationale de la danse pour laquelle elle est l’un des cinq auteurs désignés (avec Marianela Boan, Ohad Naharin, Willy Tsao et Salia Sanou). Elle y donnera lecture du message que nous reproduisons ci-dessous.
« Oh oui, Martha ! »
« Amman, dimanche 26 août, 1979. Le roi Hussein et la reine Nour (d’origine américaine) pénètrent dans la loge royale du palais de la Culture. Ovation. Hymne jordanien, hymne américain. Silence. Le rideau se lève, une royauté d’un autre genre : une petite dame, altière dans sa robe longue pailletée, gantée de noir. Un trône ancien à ses côtés. Elle s’incline, se glisse sur le trône. Martha Graham... Dans un demi-murmure, elle parle de sa compagnie, de ses ballets. Mais lorsqu’elle aborde le sujet du corps, le roi devant elle, sportif accompli, écoute avec sympathie et compréhension. Ses paroles me portent à mes convictions personnelles : pour moi, le corps est un temple. La vie naît dans son sein ; il berce l’âme ; son cœur est ce muscle qui insuffle l’amour ; le pouvoir de la pensée émane de son cerveau ; le bien et le mal se débattent dans ses profondeurs. Le corps porte le mouvement, essence de la vie, à sa forme d’expression la plus sublime : la danse.
« Mon attention revient à Martha. Comme si elle avait vécu toute sa vie chez nous, elle parle des sables qui vont et qui viennent et qui couvrent les traces des envahisseurs. “La voix de la terre dicte qui reste”, déclare-t-elle. Oh oui, Martha ! Nous sommes ici depuis peut-être plus longtemps que la mémoire humaine. Les sables de nos déserts, les vagues de nos mers ont inspiré à nos femmes les ondulations gracieuses et séduisantes des hanches, qui se sont faufilées jusqu’aux confins de l’Espagne! On dit qu’elles ont inspiré un poète qui s’est exclamé : “Fa la haramouna Allah menkom” – (“Que Dieu ne nous prive pas de vous”), qui une fois les difficultés gutturales du “h” éliminées, est devenu “falamenco” pour enfin devenir “flamenco”. Une histoire vraie ? Qui sait ! Ce pourrait n’être qu’un beau mensonge ! Au fond, la poésie et la danse ne sont-elles pas des mensonges merveilleux qui reflètent le plus profond des sentiments humains ?
« Alors que le désert et la mer nous ont donné l’ondulation, les montagnes hautes et la résistance à l’envahisseur ont porté nos hommes à taper du pied avec vigueur et à sauter avec la force d’un vent de tempête. Des danses d’épées et des chorégraphies équestres les accompagnent. Chaque région de notre vaste monde arabe a élaboré son propre style et ses couleurs. Mais la première expression de danse était la prière, et les Trois religions du Livre comme on les nomme ici, sont nées aux bords de nos rives. Les mouvements et les gestes de la prière peuvent donc être considérés comme une forme de danse spirituelle. Leurs origines remontent bien loin sûrement, mais ils sont l’expression la plus pure, la plus ancienne et la plus mystérieuse du corps humain.
« Ici, un petit clin d’œil est de mise aux danses pharaoniques, propres à mesurer l’âge de la danse dans nos régions. Elles étaient peintes en forme angulaire, mais, en vérité, elles devaient être aussi fluides et envoûtantes que les eaux du Nil. Les temps modernes et l’arrivée des résidents étrangers ont favorisé l’ouverture de studios de danse classique et contemporaine. La danse a ainsi évolué vers des niveaux plus spécialisés. De simples célébrations rurales, ou d’événements sophistiqués urbains, elle atteignit le professionnalisme et les représentations théâtrales. Mais retournons en Jordanie. Défiant la guerre qui faisait toujours rage au Liban, je prends le risque de persuader dix étudiants de voyager avec moi à Amman pour voir la Compagnie de Martha Graham, mais surtout pour participer à une masterclass. Le danseur Peter Sparling la mène avec brio, et l’expérience a un grand succès. Applaudissements, grands sourires, embrassades et, bien sûr, étant à la tête du groupe, je remercie Peter. Il nous regarde, très étonné. « Vous me remerciez à moi ? C’est moi qui devrais vous remercier ! Nous sommes venus, moi des USA, vous du Liban, de Jordanie, et d’ailleurs, nous nous sommes assis par terre, et soudain nous parlions tous la même langue.
« En effet, que nous nous asseyions par terre, que nous nous accrochions à une barre, ou volions dans les airs, que nous battions nos bottes au haut d’une montagne, que nous ondulions nos hanches lascivement sous une tente ou dans une boîte, notre langue nous unit. Car la danse n’est pas seulement une expression de sentiments. Elle n’est pas seulement une célébration ou un divertissement. La danse est un état de fait, qui dit avec plus d’éloquence que tout langage parlé que nous sommes un. »


Magnifique message: évocateur de mémoires multiples, d' histoire et d' espérance, il va droit au coeur! Bravissima Georgette Gebara!
12 h 49, le 28 avril 2018