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Culture

Marie Achkar démonte et remonte le temps

Sculpture

L’artiste a transformé sa souffrance et son attente en une énergie créatrice et ludique.

Danny MALLAT | OLJ
27/01/2018

En 1981, Marie Achkar est étudiante à l’Académie libanaise des beaux-arts (ALBA). Cinq ans plus tard, elle obtient sa licence en graphisme et publicité. Elle exerce son métier dans les grandes agences publicitaires de Beyrouth avant de se marier et de se retrouver mère de quatre enfants. Elle suspend sa carrière le temps de se consacrer à la protection et à l’éducation de sa couvée. La famille se déplace au Canada pour une durée de quatre ans, et quand elle rentre au pays en 2006, elle décide de renouer avec le monde de l’art et suit assidûment des cours de peinture d’abord, de sculpture ensuite.

Quand sa mère tombe malade en 2014, Marie Achkar décide de rester à son chevet. Elle ne la quittera plus, et rythme ses journées au gré de ses besoins et de ses sourires. De ses parents elle dira : « Ma mère était une femme très raffinée ; la maison familiale regorgeait d’objets somptueux, chaque meuble, chaque tableau avait son histoire. Mes yeux se sont vite familiarisés avec le beau, et nous avons grandi, mes frères, ma sœur et moi, dans un luxe élégant, mais jamais ostentatoire. Mon père était un monsieur qui lisait beaucoup, les livres tapissaient nos murs, et j’ai grandi entourée d’affection et de raffinement. » Alors, immanquablement, l’art s’est manifesté à elle, à un moment inattendu. Et à sa façon...

Haute couture
Lorsqu’un gros rocher obstrue une rivière, la rivière ne s’arrête pas de couler, mais contourne l’obstacle. L’eau est déviée, et la rivière sort de son lit d’origine et trouve d’autres voies pour couler. Voila ce que dit l’adage et voilà ce que Marie Achkar veut faire : transformer sa souffrance et son attente en une énergie créatrice. Et le lieu même où le temps a suspendu son vol, où sa vie a basculé, c’est-à-dire l’espace de la chambre de sa mère, deviendra le point d’ancrage essentiel à sa création, là où les choses magiques deviennent réelles. Ses stylhouettes voient ainsi le jour. Pour avoir suivi des cours et s’être essayée à la sculpture, l’artiste va s’approprier des techniques d’ouvrage classique en les prolongeant via un savoir-faire propre à elle, par un assemblage d’objets récupérés et la contorsion du métal, qui avoisine la haute couture.

La voilà qui entortille les fils métalliques qu’elle habille d’aluminium doré pour cacher les soudures, tresse, cintre et enroule, ajoute des accessoires enrobés d’humour et de poésie. Elle fait d’abord le tour du monde des métiers, et c’est ainsi que les architectes, les médecins, les avocats et les musiciens s’inviteront dans la chambre sous le regard silencieux, mais amusé, de sa mère qui assiste à la genèse du monde de sa fille. L’artiste parvient à sublimer ses angoisses et son attente dans un travail méthodique et méticuleux, oscillant entre orfèvrerie et onirisme, et réussit le mariage parfait du ludique et du sérieux, qui lui garantissent la santé de l’esprit. Ce que Marie Achkar aime par-dessus tout, c’est justement ce que lui impose son travail, mais également le plaisir qu’elle en tire une fois ses personnages créés, et qui provoquent en elle le sentiment d’avoir utilisé le temps à bon escient.

Un temps pour elles
Saint Augustin disait que tout le monde croit savoir ce qu’est le temps, mais dès que l’on demande de le définir, personne ne sait plus. Le temps de Marie Achkar est celui qu’elle prend pour panser les souffrances de sa mère et celui qu’elle sublime pour raconter la vie à travers ses stylhouettes. L’enjeu ici est de partir à partir d’horloges démontées récupérées dans les magasins ou dans les hangars pour glisser vers des silhouettes qui prennent forme et qui dessinent des moments. Elle réalise des œuvres jubilatoires, par moments très expressives, mais toujours ludiques, comme une sorte de pied de nez à la gravité. Cette attitude ironique lui donne une grande liberté, celle de se moquer de ce qui lui arrive et de faire que son ordinaire se teinte de miracle, et l’impossible devient du possible et l’imprévisible se manifeste et ouvre le champ de l’inventivité et de la création comme une sorte de mise en scène de la vie.

Retirée dans cet espace sans lien avec autrui ou avec le monde extérieur, son être entier s’y trouve engagé en partie malgré lui, mais en partie aussi volontairement, puisqu’il doit y surmonter la crainte du réel et continuer à se battre. L’acte de sublimation devient un processus d’investissement et de production prolifique. Le temps décliné sous toutes ses formes reste au cœur de sa créativité, celui qu’elle prend, celui qui bascule ou celui qui passe. Les rondelles, les coucous en bois, les crochets de poids, les cloches, les balanciers, les lentilles, les écrous, les timbres ou les ressorts pour pendule sont insérés dans les silhouettes graciles, transformés et réactualisés pour symboliser le va-et-vient du temps, son réveil, sa persévérance, sa marche, son illusion, son engrenage ou sa valse.

Même si l’acte de création est un acte isolé et personnel, une part du processus créatif reste pour elle une très belle histoire d’amour. Celle qu’elle porte à sa mère qui, figée dans un silence abyssal, regarde le talent de sa fille se profiler et se confirmer… au fil du temps.
À signaler que Marie Achkar expose ses Stylhouettes à la Galerie de la Vieille Couronne à Bienne (Suisse) jusqu’au 4 mars 2018.


Pour mémoire

Les « Stylhouettes » de Marie Achkar, une petite bande de sculptures vives et déliées

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Sarkis Serge Tateossian

La philosophie à partir de l'art et surtout des symboles. MAGNIFIQUE

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