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Culture

« Demander au pouvoir d’avoir de l’imagination, c’est le provoquer »

Entretien croisé

Parmi les temps forts de la Nuit des idées, un café littéraire à l’Institut français sur le thème du « Pouvoir de la fiction ». Deux de ses invités, Charif Majdalani et Olivier Sebban, dissèquent le thème pour « L’Orient-Le Jour ».

Zéna ZALZAL | OLJ
25/01/2018

Une nuit pour réfléchir, échanger, débattre et écouter l’autre… Une nuit pour balayer des idées préconçues, provoquer des interrogations et, surtout, élargir des horizons… Cette « Nuit des idées » annuelle, initiée par l’Institut français à Paris il y a trois ans, et qui a lieu dans plusieurs grandes villes dans le monde, prend un peu plus d’ampleur à chaque édition. À Beyrouth, comme ailleurs, cette festive nocturne de réflexion se tiendra aujourd’hui jeudi 25 janvier, de 17h30 à minuit. Au programme : rencontres, discussions et débats sur le thème général de « l’imagination au pouvoir », slogan emprunté aux manifestants de mai 68. Et un café littéraire (au bien nommé Café des lettres) à ne pas rater, entre 20h15 à 21h30, animé par Charif Majdalani, qui reçoit l’écrivain français Olivier Sebban, pour parler du « pouvoir de la fiction ».

Interview croisée en trois questions aux deux auteurs, sur la pertinence du pouvoir de l’imagination et le rôle de la création littéraire dans ce vieux rêve de changer le monde.

À l’ère des échanges et débats à tous crins sur les réseaux sociaux, qu’attendez-vous de la Nuit des idées ?
Charif Majdalani : Les échanges sur les réseaux sociaux sont souvent brefs et parfois venimeux. Il y a certes des plates-formes de débats réels sur le net, comme les blogs par exemple. Mais tout cela n’a pas la même qualité que celle qu’offre la présence physique, celle du corps et du visage de l’interlocuteur. Et rien, surtout, ne peut remplacer l’écoute de la voix dans sa chair ou la prononciation d’une parole, même et surtout si elle doit être contestée. Quant à la Nuit des idées, elle permet de surcroît de « croiser » des débats de natures différentes, presque simultanément, ce qui est une très belle chose.

Olivier Sebban :
J’en attends peut-être l’émergence de vraies idées. Certainement pas l’expression d’une colère anonyme ni la juxtaposition de pulsions, de véhémences et de frustrations opposables entres elles, comme on en rencontre tant sur les réseaux sociaux. Il n’y a souvent rien d’autre qu’une suite d’affrontements embryonnaires, irascibles et dépourvus d’arguments dans les débats proposés par ce genre de support.
J’espère un échange, c’est-à-dire penser contre moi-même dans le dialogue et m’enrichir par l’écoute, m’enrichir de la parole d’autrui, seule capable d’obliger la mienne, lui donner sa cohérence.

Le thème de l’événement, cette année, est « l’imagination au pouvoir », un slogan emprunté aux manifestants de mai 68. Un demi-siècle plus tard, à quel point pensez-vous que cette revendication s’est réalisée ? Et dans quels domaines ?
C.M. : Le slogan de 68 était lui-même repris du surréalisme. C’était évidemment une provocation, parce que les surréalistes n’avaient aucune envie d’accéder au pouvoir, une chose qu’ils détestaient, tout comme les révoltés de 68. Le but de ce slogan a toujours été subversif. Le pouvoir est, par nature, pragmatique, réaliste ou cynique. Lui demander d’avoir de l’imagination, c’est le provoquer.

O.S. :
Il me semble que l’imagination n’est pas plus au pouvoir aujourd’hui qu’en 68. A-t-elle seulement jamais été au pouvoir ? Serait-il bénéfique qu’elle le soit ? Pas certain. L’imagination peut être aussi malfaisante que le réel quand ceux qui s’en emparent la dénaturent. Peut-être, au fond, a-t-elle été au pouvoir durant des millénaires, indissociable du pouvoir, à des fins de domination par la peur, complice en politique de ce qu’on appelle le réel. Cependant, il me semble que sa place d’autrefois, identifiable, structurée dans les mythes et le projet qu’ils recèlent de résoudre le vaste mystère de l’existence, puis dans la littérature et sa capacité à n’être ni dogmatique, ni moralisante, ni didactique a tendance à perdre du terrain, laissant dominer un présent affadi, prosaïque, sans profondeur, détaché du passé, une immanence dévastatrice.

Vous participez à un café littéraire à Beyrouth sur le thème du « Pouvoir de la fiction ». Sous quel angle envisagez-vous personnellement ce pouvoir ?
C.M. : À l’heure où la fiction, notamment dans le roman, est questionnée et remise en cause, je crois qu’il est nécessaire de dire qu’elle joue un rôle essentiel dans la vie de l’homme. La fiction littéraire n’est jamais évasion, elle aide au contraire à donner du sens au monde et à nos existences. C’est le philosophe Merleau-Ponty, je crois, qui disait à peu près que l’homme vit dans le monde de manière interrogative. La littérature, et surtout la fiction, constitue un champ illimité de réponses apportées aux interrogations de l’homme.

O.S. :
Le pouvoir de la fiction est d’agir autant sur l’intime que sur l’universel. Ses effets sont rarement immédiats d’un point de vue universel. Je suis persuadé que la fiction précède certaines grandes avancées dans l’histoire. Il a fallu par exemple Le dernier jour d’un condamné de Victor Hugo en France au XIXe siècle, et ailleurs dans le monde, pour, au XXe siècle, abolir la peine de mort. Je suis convaincu que la fiction aide les hommes à vivre et les civilisations à perdurer. Il a fallu, entre autres œuvres majeures, Les rêveries du promeneur solitaire d’un Rousseau pour accéder à l’idée de conscience et de sujet. Sans fiction, pas de civilisation. La civilisation est édifiée sur les morts et les morts constituent le tissu d’une mémoire collective sans cesse recousue par la fiction. Encore faut-il accorder à la fiction l’attention et la place qu’elle mérite, ne pas commettre d’autodafé par indifférence aux grands textes dont découle toute fiction novatrice.

Cartes de visite

Membre du comité de rédaction de L’Orient littéraire et, depuis 2012, président de la Maison internationale des écrivains à Beyrouth, Charif Majdalani est l’auteur, notamment, de L’histoire de la grande maison (éditions du Seuil, 2005), de Caravansérail (Seuil), couronné des prix Tropiques et François-Mauriac de l’Académie française, ou encore de La villa des femmes (Seuil), prix Jean-Giono 2015.

Olivier Sebban est l’auteur, entre autres, de Le jour de votre nom (2009), Roi mon père (2013) et Sécessions (2016), publiés aux éditions du Seuil.


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