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Culture

Denis de Rougemont, un « Homo-europeanus » intercontinental

Hommage

Philosophe et essayiste, penseur et écrivain, fédéraliste et personnaliste, il était surtout un grand Européen. Le département de philosophie de l'Université Saint-Joseph lui a rendu hommage.

Danny MALLAT | OLJ
20/12/2017

Le Centre d'études Michel Henry, qui relève du département de philosophie de l'Université Saint-Joseph, a été l'initiateur d'un colloque réalisé en partenariat avec l'ambassade de Suisse, sur la pensée suisse de langue Française et notamment autour de la figure de Denis de Rougemont, écrivain suisse d'expression française (1906-1985) et auteur d'une étude célèbre sur la passion intitulée L'Amour et l'Occident. Y ont participé : Nicole Hatem, Joumana el-Hayek, Jad Hatem, Gérard Bejjani, Toufic el-Khoury, le révérend père Salim Daccache, Daniel Schulthess, François Barras et Christophe Henry Varin. En présence de l'ambassadrice Monika Schmutz Kirgoz, qui a inauguré le colloque en insistant sur l'importance des liens amicaux et des échanges culturels entre le Liban et la Suisse.

Diplômé en 1930 de la faculté des lettres de l'Université de Neuchâtel, Denis de Rougemont découvre l'Europe entre 1927 et 1929 grâce à ses multiples voyages. Il s'installe à Paris où il assurera la direction littéraire des éditions Je Sers. Après sa rencontre avec Arnaud Dandieu et Alexandre Marc, les deux précurseurs du mouvement personnaliste à l'époque, le jeune écrivain suisse est séduit et adhère à la formule « ni individualiste ni collectiviste, nous sommes personnalistes ». Après avoir séjourné un an en Allemagne de 1935 à 1936, il rédige avec d'autres intellectuels un Manifeste où il s'oppose à « la neutralité complaisante » de la Suisse vis-à-vis des forces de l'Axe. Ces prises de positions antihitlériennes vont le conduire sur le chemin de l'exil. À son retour en Europe en 1947, Denis de Rougemont s'engage dans les mouvements fédéralistes. En 1963, il fonde l'Institut universitaire d'études européennes (IUEE), associé à l'Université de Genève, qu'il dirige jusqu'à sa retraite en 1978 et où il enseigne. Denis de Rougemont a beaucoup écrit mais une de ses œuvres les plus connues reste L' amour et l'Occident.

 

Sur le chemin de l'amour
« Là où il y a du risque, il y a la mort, et là où il n'y a pas de risque, il n'y a pas de vie. ». C'est avec cette formule de Denis de Rougemont que Nicole Hatem, chef du département de philosophie de l'Université Saint Joseph, prend la parole pour tranquilliser (ou inquiéter ? ) l'auditoire : « On entendra donc beaucoup parler d'amour dans ce colloque consacré à cet auteur, dira t-elle, mais en tenant évidemment compte de sa propre position qui est de refuser la conjonction de l'amour et de la mort. » Denis de Rougemont s'attaque en effet à la seule question qui compte : pourquoi aimons-nous ? Et surtout, pourquoi souffrons-nous lorsque l'amour s'arrête, pourquoi sommes-nous fascinés par cette douleur au point de la chérir secrètement ? Pourquoi la douleur d'amour nous obsède-t-elle au point d'irriguer toute la production culturelle de l'occident depuis qu'un texte est apparu, dans les premiers temps du XIIe siècle, un texte fondateur, un texte qui dit le secret de l'âme occidentale, Tristan et Iseut. « Seigneurs, vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour et de mort ? Rien au monde ne saurait nous plaire davantage. » Denis de Rougemont entame son ouvrage, L'Amour et l'Occident (interprétation du mythe de Tristan), par cette citation. Selon l'auteur, une conception très particulière de l'amour apparue en Occident fut développée pendant le Moyen Âge dans les romans de chevalerie et les poésies des troubadours. Cette conception considérait l'amour comme une passion malheureuse. Les amants devaient nécessairement affronter des obstacles majeurs, et l'amour était à la fois source de félicité et de malheur ; en somme, il n'y avait pas d'amour heureux, c'était l'amour courtois, celui qui codifie en un rite la douleur de la séparation des amants, celle qui est secrètement désirée pour mieux jouir de la passion. Cette histoire, c'est littéralement le cœur vivant de la littérature depuis plus de huit siècles. Son archéologie remonte aux premiers temps des religions monothéistes, de l'Iran ancien, via cathares, bogomiles et manichéisme.

Pour Toufic el-Khoury (maître de conférences à l'Iesav), Denis de Rougemont étudie le cas de la légende de Tristan et Iseut en suggérant que toutes les manifestations ultérieures de la passion d'amour en littérature, au théâtre ou au cinéma seraient ainsi des variations subtiles ou grossières de ce mythe fondateur, jusqu'à ce que l'époque moderne finisse par confondre la passion par nature transgressive et malheureuse avec l'état conjugal. « Tristan et Iseut ne s'aiment pas. Ce qu'ils aiment, c'est l'amour, c'est le fait même d'aimer. » Et de citer René Girard, qui parle de médiation externe : « Le désir selon l'autre est toujours le désir d'être un autre. » Pour Denis de Rougemont, être amoureux n'est pas nécessairement aimer, être amoureux est un état, aimer un acte, on subit un état mais on décide un acte. Et qu'en est-il de la participation du diable ? « La plus belle ruse du diable est de nous persuader qu'il n'existe pas », écrivait Baudelaire.
Jad Hatem se penche justement sur un ouvrage intitulé La part du diable, où l'on trouve un chapitre consacré à la littérature, intitulé : Le diable auteur et qui est la raison pour laquelle Satan sortit du Paradis afin de faire aussi son propre ouvrage. Lucifer désira être son propre dieu et s'établir au-dessus du vrai Dieu, et de préciser que Rougemont avait conclu : « En vérité, la volonté, la création, le besoin d'écrire, simplement, coïncident en leur profondeur avec la tentation luciférienne. » Rougemont cite la sentence bien connue de Gide : « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature, mais il l'adapte en la corrigeant ». Ce n'est pas la vraie beauté des sentiments mais leur fausse beauté (donc leur laideur réelle) qui fait de la mauvaise littérature. Y aurait-il sous le soleil une bonne littérature ? La réponse de Rougemont est qu'il est possible d'en amener une au jour, non par la négation de l'œuvre satanique, mais en l'instrumentalisant.

 

Homme du futur et précurseur
Ni individualiste ni collectiviste, mais personnaliste ! Denis de Rougemont place la personne au centre de sa vision fédéraliste. Cette dernière respecte le principe de subsidiarité dans l'organisation de la société, de bas en haut : « Ne confiez jamais à une plus grande unité ce qui peut être fait par une plus petite. À la base, se trouve donc la personne, libre et responsable. » Voila le fédéralisme de Rougemont, celui qui vise à unir l'Europe, et surtout pas à l'uniformiser. Il dénonce l'aveuglement des gouvernements face au réchauffement de la planète qui poursuivent leurs projets de relance de l'énergie nucléaire. Fidèle à son attitude de pessimiste actif, il réunit un grand nombre de personnalités du monde des sciences et de la culture pour appeler à des solutions mondiales à ce problème global. Certes, nous sommes à ce jour loin de l'Europe dont rêvait Rougemont, celui qui trois jours avant sa mort, l'homme qui aurait eu cent ans aujourd'hui aurait confié : « Nous n'avons pas encore fait grand-chose. Nous n'avons encore rien fait. Il faut tout recommencer... et puis aller beaucoup plus loin... chercher l'efficacité qui a manqué jusqu'ici. » Face à la déshumanisation qui ravage notre monde, Denis de Rougemont invite chacun de nous a rénover l'aventure d'être.

Christophe Varin insiste sur le fait que, selon Denis de Rougemont, nous sommes en sursis, car nous ne devrions pas être là, la question de l'avenir a toujours été dans ses préoccupations. Et de préciser : « La première lecture m'a d'abord mis en colère. Prophétiser contre l'État nation était pour cet auteur engagé un moyen de faire avancer l'humanité en annonçant l'éminence de la catastrophe. Ses postulats de départ ont été violents. Certes, sa prophétie est brillante, d'une extraordinaire lucidité, mais sa stigmatisation à l'État nation était fortement marquée par l'époque. » La solution est dans le retour à la personne et l'on peut renverser la proposition car la menace (de guerre froide) a changé, les échanges sont important et l'homme d'aujourd'hui, après l'effondrement de l'empire soviétique et l'élargissement de la force européenne, a la capacité de retourner la situation. Et Denis de Rougemont reviendrait lui-même sur ses propos pour réaliser que c'est dans l'État nation que la solution existe. Plutôt que de dire : « l'Europe est un échec », il faudrait se pencher sur ce que l'Europe a réalisé. Faire un monde meilleur est aujourd'hui possible. Pour le professeur Salim Daccache, recteur de l'USJ, il est dans le rapport nécessaire qu'il établit entre la culture et le dialogue passant par la personne libre et responsable inscrite dans une organisation sociale.
Malgré les historiens qui critiquent l'analyse de Denis de Rougemont, L'amour et l'Occident garde un pouvoir de fascination intact. Peu soucieux de ces vétilles, il s'attache à décrypter la dimension poétique de l'existence, et en ce sens, il est un ouvrage absolument libérateur par-delà les décennies.

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Mogabgab Alice

 Là où il y a du risque, il y a la mort, et là où il n'y a pas de risque, il n'y a pas de vie. Superbe credo!

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