Culture

Michel Hajji Georgiou, de la trempe des grands poètes

Recueil

Notre collègue journaliste Michel Hajji Georgiou, également auteur et poète, signe « From this Broken Hill » * (éd. Noir Blanc Et Caetera) de son écriture fauve.

Fady NOUN | OLJ
10/11/2017

Michel Hajji Georgiou, dont la signature se reconnaît entre mille, écrit aussi en anglais ces textes inclassables que l'on appelle « poèmes ». Il les publie aujourd'hui sous le titre From this broken Hill (*), illustrés par des fusains de Jessie Raphaël Bali, et préfacés par Nathalie el-Hani. L'ensemble couvre 20 ans d'écriture (de 1997 à 2017). On a donc droit à des poèmes écrits à 17 ans, et d'autres à 38 ans. Le recueil est dédié à Leonard Cohen, l'immense artiste qui l'a révélé à ses propres sentiments et lui a montré le pouvoir des mots.

D'une première lecture de MHG, on tire l'impression que son écriture est celle d'un lion qui tourne en cage, une écriture féline, d'une rare souplesse, marquée par des allers-retours incessants entre la raison et le cœur, et ponctuée par des « arcs-en-ciel tristes » parce qu'éphémères. Michel Hajji Georgiou est un homme d'absolu et il est normal qu'un tel idéalisme se heurte à la réalité. Dance me to the end of love, l'une des chansons-phares de Leonard Cohen, est une chanson de désespoir. C'est le malheur de l'idéalisme, du jeune Werther de Goethe que ses souffrances ont conduit au suicide. Un « Werther » qui marque l'entrée en littérature de Michel Hajji Georgiou.

« Dès les débuts de mon adolescence, il y a toujours eu une muse inaccessible, une chimère, la "Charlotte" du jeune Werther, confie-t-il. Je suis sorti de ma phase romantique avec les Nuits fauves de Cyril Collard », un cinéaste qui meurt du sida à 35 ans, quelques jours avant que son film ne soit primé au Festival de Cannes. Pour que l'amour soit une fois pour toutes guéri du romantisme, il faut le mesurer au long terme, quand la passion s'éteint et que l'amour seul reste.

Le livre de MHG est envahi de ces chimères qu'Apollinaire a joliment appelé des « sirènes modernes sans époux », qui le renvoient constamment à l'impossible communion. C'est du Leonard Cohen tout craché, sauf que dans ce dernier cas, il y a aussi la musique envoûtante, les chœurs féminins qui répondent à la chaleureuse voix du chanteur, pour créer la beauté, alors que MHG doit compter sur l'alchimie de ses seules paroles.

« On n'arrête jamais de retravailler un texte si on sent qu'il n'est pas fini », confie-t-il. Il s'en tire souvent par un paradoxe, au sens kierkegaardien du terme, c'est-à-dire une vérité qui désigne une chose et son contraire, sans les annuler, ce qui exige parfois un long travail de décantation :
« Plus bleus que la mer Égée
Sont tes yeux magnifiques
Tes yeux verts et pourtant
...plus bleus que la mer Égée
(...) Plus vaste que la forêt de ton sourire
Sont tes bras ouverts
Quand tu habites mes rêves
Jusqu'à l'insomnie.
(Traduction libre)

 

(Pour mémoire : Un recueil de poèmes inédits de Leonard Cohen sera publié en 2018)

 

À côté des poèmes qui disent l'amour ou l'attirance érotique, il y a chez MHG, comme chez Leonard Cohen, des textes qui chantent l'état d'urgence métaphysique et l'apocalypse politique, style «Democracy is coming». Mais sur ce terrain, MHG a la chance de vivre dans un pays où « la misère est moins pénible » qu'à New York et surtout d'avoir trouvé des hommes qui ont véritablement incarné la volonté de changement : on pense à un Samir Frangié, ce guérillero de l'esprit, auquel un poème est dédié et dont l'amitié a beaucoup compté pour Michel Hajji Georgiou. Sa chance, c'est donc d'être passé du mythe, ou de la chimère, à l'être de chair et de sang.
« Le visage éclairé
D'une tranquille
Et belle force
D'un suprême effort, il chuchota
"Je vais loin, très loin
Vers l'océan Pacifique" »
« (...) Il est revenu aujourd'hui
En Éden
Où tout a commencé
Il y a longtemps.
La colombe
Est enfin libre. »
Dans ces poèmes en particulier, la facture reste celle de Leonard Cohen, mais la substance est davantage celle de MHG. Ce n'est plus, pour ainsi dire, une vie rêvée ou une vie d'emprunt, mais une vie propre avec ses bonheurs et ses souffrances, ses joies et ses peines, ses succès et ses échecs, qui palpite là.
Car ses poèmes qu'il retrouve parfois dans ses carnets oubliés – et qui ne sont pas les moins beaux – sont inséparables de son combat propre. MHG est un journaliste de la trempe des grands, qui sait cibler et tirer, dire son admiration ou son mépris, et toujours avec une élégance de style et des références culturelles très sûres. Un homme qui sait citer René Girard et Kierkegaard, qui ne réduit pas le réel à une grille idéologique, mais l'embrasse dans sa complexité.

La vie est un parcours. L'une des grandes mystiques du XXe siècle, Adrienne von Speyr, parlant de l'enfer, le décrit comme le lieu où « il n'y a plus d'événement », où « il n'y a plus de chemin de l'homme à l'homme ». Quel bonheur d'avoir encore beaucoup d'années devant soi pour se laisser transfigurer par les « événements », ces mystères quotidiens d'amour et de don qui les jours qui se suivent mettent à notre portée, sans que nous puissions les saisir.

Sur le plan de la forme, le livre de MHG est agréable à tenir, très bien aéré et mis en page, et illustré de dessins « suggestifs » qui ne sont ni scabreux ni intrusifs, avec juste ce qu'il faut de formes féminines pour nous rappeler nos fantasmes, sans les réveiller. Mabrouk MHG.
Il faut imaginer Werther heureux.

 

(*) « From this Broken Hill », poèmes de Michel Hajji Georgiou – éditions Noir Blanc Et Caetera. Signature aujourd'hui au Salon du livre, 17 heures, au stand de la maison d'édition.

 

Pour mémoire

Leonard Cohen, le moine qui aimait les femmes

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COURBAN Antoine

Non seulement un talent authentique de poète, et d'un grand poète...
Mais également un souffle mystique qui vous caresse l'âme de page en page ...
Et, cerise sur le gâteau, un très beau livre par sa mise en page, les dessins qui cristallisent les images de ces poèmes ...
Bref, un régal ..... ...

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