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Culture

Au creux de l’oreille, Walid Akl pour l’éternité

Concert

Vendredi 1er septembre, la Maison du Futur, en collaboration avec le Festival de Baalbeck, présente le jeune pianiste Patrick Fayad dans un récital hommage à l'une des plus belles figures musicales libanaises, le virtuose Walid Akl. Vingt ans après sa disparition, « L'OLJ se souvient »...

Danny MALLAT | OLJ
30/08/2017

Fondée par le président Amine Gemayel en 1975, « la Maison du Futur » a pour but de renforcer la vie savante et culturelle du Liban, du monde arabe et du Moyen-Orient. Elle est ce qu'on a qualifié de « l'un des plus vénérables groupes de réflexion de la région ». C'est dans cette Maison que Patrick Fayad, pianiste établi en France, rendra hommage, vendredi lors d'un événement organisé en collaboration avec le Festival de Baalbeck et la municipalité de Bikfaya-Mhaydssé, au grand artiste disparu, Walid Akl, dont il a été, depuis le début de sa carrière, un fervent admirateur. Vingt ans après la disparition du virtuose libanais, le jeune musicien interprétera un répertoire à caractère, très cher au cœur du maître, dont la Sonate de Schubert œuvre majeure, la Sonate Dante de Liszt et surtout Rachmaninov. Il confesse que c'est avec beaucoup d'émotions qu'il a enfin traversé, il y a quelques jours, le seuil de la maison familiale du grand pianiste qui a bouleversé sa vie et a déclenché son émerveillement pour la musique.

 

« Demi-dieu » selon le Rhein Neckar Zeitung
Walid Akl est né en 1945 à Bikfaya dans ce quartier de Mhaydssé, un vivier d'artistes (les Rahbani, Chafic Abboud, Élias Abou Madi...). En 1963, il s'installe en France et fréquente l'Académie Marguerite Long, le Conservatoire national supérieur puis l'École nationale supérieure où il termine ses études musicales sous l'œil bienveillant et admiratif de trois grands professeurs : Yvonne Lefebure au Conservatoire de Paris, Germaine Mounier et Jaques Février. Il enchaîne, ensuite, les concerts et se produit sur les scènes du monde entier, en soliste ou aux côtés des plus grands chefs, récoltant les éloges des plus critiques qui vont jusqu'à le qualifier de « demi-dieu » (Rhein Neckar Zeitung) ou de « l'un des plus brillants artistes de sa génération » (Le Figaro 1978). Il décède en 1997 à l'âge de 52 ans. Dans son pays natal, des funérailles nationales lui sont consacrées, lors desquelles les plus grands artistes, Walid Gholmieh, Élias Rahbany et d'autres, lui rendent un dernier hommage.

 

Une cabane et des gammes...
Ce n'était pas la mélodie jouée au pipeau du marchand de sable qui soulageait les paupières lourdes de jeux et de rires puérils des trois enfants Akl dont Walid était l'aîné. Mais l'intégrale de la berceuse de l'opus 57 de Chopin ou les sonates des plus grands compositeurs que Mme Akl mère, pianiste à ses heures perdues, utilisait pour assoupir sa portée d'amour. Enfant, Walid, était un petit garçon discret mais néanmoins grand bricoleur (à son actif un robot entièrement construit en pièces mécano et une cabane dans un arbre doté d'un pont levis), un scientifique en herbe, mais aussi un esprit mystérieux voire mystique (à l'âge de 14 ans, il lisait la Bible à son jeune frère tétanisé), curieux de la vie et tintinophile de surcroît. C'est par un matin adolescent qu'un morceau de Rachmaninov fera le déclic. « Voilà ce que je voudrais faire dans l'avenir », avait alors décrété le petit Walid. La pièce du domino était tombée et on pénétrait dans l'ère du « sacré ». Sacrées, les huit heures de gammes par jour sans interruption où si un klaxon ou un éternuement traversaient l'espace sonore, Walid reprenait depuis le début. Sacrée, l'insonorisation de la chambre du petit prodige. Et sacré, le choix des maîtres. Une religieuse, comme premier professeur de piano, décide au bout d'un an de rendre son bâton de musique, pas par désespoir à la manière de Maria dans Sound of Music, mais subjuguée par un talent hors normes. « Désolée, dira-t-elle à son père, je ne peux plus rien apprendre à votre fils. » Les professeurs se suivent et se volatilisent, jusqu'à cette soirée où, à l'ombre des chants des cigales, un verre de whisky à la main, Moussa de Freige, Abdel Aziz Chehab et Joseph Amar, dans une assemblée générale, aideront leur ami et père de Walid à prendre une décision. Un verdict qui fera l'unanimité : « Walid ira poursuivre ses études musicales à Paris. » Sauf que son père, se sentant coupable à l'idée de lui faire interrompre ses études scolaires, lui assignera en la personne de M. Antoine Messarra un précepteur pour compléter ce qu'il avait d'acquis déjà, un esprit scientifique, une culture phénoménale, un humour et un sens de la
dérision inégalable.

 

Une prédestination au génie
On se demande souvent si les patronymes dont les écrivains et les scénaristes affublent leur héros sont réfléchis et en concordance avec leur compétence ou le rôle qui leurs incombent. Ce n'est pas un hasard si François Marie Arouet pour définir l'optimisme introduit Candide, si La Comtesse de Ségur pour dénoncer la niaiserie crée Gribouille, si Angélique flirte avec les anges, et si Voldemort symbolise l'obscurité et la terreur.

Si les bonnes fées se sont incontestablement penchées sur son berceau pour prodiguer à Walid Akl un talent incontestable, un génie musical et une fibre artistique indéniables, « il avait aussi, relève son frère, l'architecte et urbaniste Ziad Akl, une intelligence globale hors normes. Une intelligence qui ne s'arrêtait pas au doigté magique pour l'interprétation des géants de la musique à la dextérité fascinante, mais qui s'exprimait dans tous les domaines ». Et d'ajouter : « Il était fasciné par la conquête de l'espace, par les animaux, par la philosophie, par l'histoire gréco-romaine. Il avait même écrit un livre sur la vie de Jules César où il comparait les campagnes du grand conquérant aux mouvements de la musique. »
Walid Akl était un homme de grandes passions, de celles qui abreuvent toute une vie et en enchantent tant d'autres. Une vie qui fut, malheureusement, courte mais puissante. Et qu'est-ce que le temps dans sa portée, si brève fût-elle, sinon ces instants d'éternité nietzschéenne à jamais gravés dans la mémoire collective ?

Ainsi fut la vie de l'un des plus grands pianistes libanais, à une époque où le génie et le talent se mesuraient encore à la grandeur et à la puissance artistique des hommes, loin de la fascination pour l'éphémère et la vacuité, loin de la décadence, de la dictature de la standardisation et du conformisme. Face à cet art d'aujourd'hui, symptomatique d'une régression de l'humain, le talent exceptionnel de Walid Akl est entré dans la postérité.

 

Patrick Fayad, Hommage à Walid Akl, vendredi 1er septembre, à 19h, à la Maison du Futur– sérail de Bickfaya.

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Wlek Sanferlou

Merci d'honorer ce grand maître qui mérite son titre de demi dieu et parti beaucoup trop tôt.

Georges MELKI

"...le jeune musicien interprétera un répertoire à caractère, très cher au cœur du maître, dont la Sonate de Schubert œuvre majeure, la Sonate Dante de Liszt et surtout Rachmaninov."
Et qui a dit que Schubert n'a composé qu'une seule sonate pour piano?En fait, il en a composé 23, dont la D 960,No 23 en Si-bémol majeur, qui est est la plus grande...Est-ce celle-ci que notre jeune Patrick va interpréter par hasard?
Et que va-t-il jouer de Rachmaninov? Le "surtout" mène à penser que le compositeur russe est le plus important des trois...Loin de là!

Remy Martin

Non, Walid Akl ne nous a pas quittés.

Raminagrobis

Grand admirateur de Walid Akl depuis bien longtemps, et grand reconnaissant du précieux don qu'il noua a laissé, comme j'aurais aimé être parmi ceux qui vont lui rendre hommage.

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