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Culture - Note De Lecture

Une archéologie urbaine à travers l’imprimerie

À propos du dernier roman de Jabbour Douaihy, « Toubi3a fi Bayrout » (« Imprimé à Beyrouth »), Dar as-Saqi, 2016.

Le dernier roman de Jabbour Douaihy rejoint sa propre lignée de récits-quêtes afin de répondre à une question simple, obsédante, qui hante l'univers fantasmatique et romanesque de l'auteur : « Comment s'accomplit, dans ses particules les plus élémentaires, le processus de décadence, de décomposition, de chute ? »
De Rose Fountain Motel (Aïn Wardé) au Quartier américain (Hayy al-amercan) en passant par Saint Georges regardait ailleurs (Charid al-manazel), J.D. montre, démontre, déconstruit le « comment » s'effectue une dégénérescence. Il se complaît dans le sculptage d'une société qu'il investit de l'intérieur, sa société montagnarde du Liban-Nord, avec des virées par Tripoli, cité « naturelle » d'accueil des marginalisés du clanisme familial discriminatoire et des bribes à peine suffisantes des cultures en terrasses de la montagne environnante. Il approche sa société du dedans, « par ses tripes » , aurait-il peut être confirmé.
Dans Imprimé à Beyrouth, J.D. se positionne cette fois en externe, en retrait du tissu social de la ville, dans la tenace poursuite de sa quête des sentiers menant vers les abîmes. À partir d'une approche absolument remarquable que l'on peut qualifier d'archéologique, il remet en scène le processus de déchéance de Beyrouth. Tel un expert en fouilles, notre auteur approche la ville à travers son monument le plus visible, le plus évident et le plus partagé, à savoir sa mythique épopée culturelle. Il procède comme l'archéologue, reconstituant sur un siècle, à partir d'indices, d'objets et d'histoires orales, le récit/légende d'un espace et de ses occupants. Il nous guide, telle Ariane dans le labyrinthe, avec l'imprimerie comme fil, support matériel le plus notoire de l'acte culturel.
Il collecte et décrit, dans les détails les plus infimes, les multiples composantes de son chantier : le processus de l'écrit, l'acte créatif, la langue, la calligraphie (arabe) et la lecture, sans compter les besognes d'arrière-scène, la correction, l'impression et l'édition. L'ensemble de ce champ compose la ville et ses dédales. J.D. joue au guide dans Beyrouth qui se transfigure en Douaihy Beyrouth comme naguère Fellini Roma.
Le roman devient progressivement une projection continue de fresques, comme celles que l'on visionne sur les murs lézardés de la Villa dei Misteri à Pompéi : la vie des Beyrouthins et des Beyrouthines, les us et coutumes d'une bourgeoisie en gestation et en évolution sur un siècle, les relations intimes dans un couple contemporain, les ouvriers d'imprimerie et les tensions sociales, les relations distantes et respectueuses entre confessions religieuses. Tout cela sur fond de guerre et de violence interne où s'entremêlent le tribal, le confessionnel et le régional, tout un peuple de résidents non intégrés à la ville.
Dans la ville et son microcosme l'imprimerie, on retrouve Farid, poète revêche, limite parano, correcteur d'épreuves malgré lui, coincé dans une image d'intellectuel qui rappelle ceux de la Nahda du début du XXe siècle. Il suscite, sinon de la sympathie, du moins de la solidarité. Personnage pathétique, sans emprise sur son destin, il vogue sur les vagues d'une histoire qui s'impose à sa vie, victime idéale des manipulateurs en tout genre.
En matière de manipulation, on se complaît dans celle pratiquée par Perséphone, d'autant plus remarquable qu'elle est involontaire, inconsciente et ambiguë dans sa perspective de faire le mal croyant faire le bien. Bourgeoise beyrouthine décalée par rapport à son milieu, perturbatrice d'un ordre « masculin » bien ancré, femme dans et hors normes, semant la pagaille sans s'en rendre compte, peut-être est-elle la vraie héroïne de ce roman.
Obsédé par le processus de dégénérescence, Jabbour Douaihy excelle dans la mise en scène de son déroulement. Quant à son « pourquoi », pas de réponse tranchée jusqu'à présent, juste des pistes, des hypothèses, en attendant que l'ensemble de l'œuvre le divulgue.

Melhem CHAOUL
sociologue

Le dernier roman de Jabbour Douaihy rejoint sa propre lignée de récits-quêtes afin de répondre à une question simple, obsédante, qui hante l'univers fantasmatique et romanesque de l'auteur : « Comment s'accomplit, dans ses particules les plus élémentaires, le processus de décadence, de décomposition, de chute ? »De Rose Fountain Motel (Aïn Wardé) au Quartier américain (Hayy al-amercan) en passant par Saint Georges regardait ailleurs (Charid al-manazel), J.D. montre, démontre, déconstruit le « comment » s'effectue une dégénérescence. Il se complaît dans le sculptage d'une société qu'il investit de l'intérieur, sa société montagnarde du Liban-Nord, avec des virées par Tripoli, cité « naturelle » d'accueil des marginalisés du clanisme familial discriminatoire et des bribes à peine suffisantes des...
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