Presque deux générations nous séparaient, mais il sera toujours pour moi le grand artiste puis l'ami qui a accepté d'illustrer mon premier livre.
Wajih Nahlé rêvait ses peintures. Il les voyait dans son sommeil, ces femmes se retournant, ces chevaux cavalcadant, ces couleurs d'espérance, et puis, sa main, mue par ces indéfinissables « eux » ou « elles » (il les appelait ainsi !), racontait les rêves dans ses yeux, le rêve étant la capitale immatérielle de la grande république des artistes, pour reprendre un thème adapté aux écrivains mais aussi à la situation de la création contemporaine par Charles Dantzig dans sa République idéale.
Car les artistes comme Wajih Nahlé ont leur pays, un pays volontairement omis des cartes, des globes et des manuels d'histoire. Ce pays, pour le visiter, il suffisait de voyager, sans visa, chez Wajih Nahlé, dans sa maison décorée uniquement des peintures et des sculptures de l'artiste et de ses enfants, tous ayant suivi le chemin de leur père, et qui, à partir de Rabieh, surplombait cette agglomération d'asphalte, de dépotoirs et d'usines de mazout qu'est honteusement devenue la côte libanaise.
Sa renommée internationale, les merveilleuses critiques d'art, dont celle d'André Parinaud, n'étaient qu'une reconnaissance non d'un talent mais d'un art en soi, l'art de Wajih Nahlé, mais aussi, un rappel que l'art, le vrai, est la projection d'un rêve sur le néant pour en faire un monde. Une toile blanche, un bloc de marbre froid, une feuille vierge, ce n'est rien, rien du tout, et pourtant, c'est Botticelli, Michel-Ange, Verlaine.
La réalité n'est que le prolongement d'un rêve.
Être un artiste, c'est peut-être cela, une réalité jaillissant des rêves pour remuer le néant emporté par le vent de la création.
Aujourd'hui, Wajih Nahlé a cessé de rencontrer ses rêves.
Il les a rejoints.
Nabil MALLAT

