Entre laborantines chamaniques ou curatrices d’une collection muette... Photo Gilles Khoury
C'est l'histoire d'un triangle amoureux. Une romance qui ne date pas d'hier entre Tilda Swinton, actrice-productrice britannique, et Olivier Saillard, tête chercheuse du vêtement. Le tandem s'était régulièrement produit à Paris depuis quelques années, lors du Festival d'automne, notamment. Tilda inspirait Olivier, le passionnait. Il écrivait, la cadrait, la mettait en scène et s'introduisait parfois dans de seconds rôles à ses côtés. Depuis plusieurs saisons, la muse et le patron du Galliera avaient créé une réflexion poétique (et bienvenue) sur les images de notre monde contemporain. Celles qui demeurent et celles qui se flétrissent. Une sorte de pas de côté à la veille de l'ouverture de l'hystérique Fashion Week parisienne. Cette année, avec Sur-exposition, le couple Saillard-Swinton a convié Charlotte Rampling à se joindre à leur idylle. Au Musée d'art moderne, les deux femmes se penchent, avec une brillante subversion, sur l'excès des images contemporaines, sur la question de leur pérennité aussi, en s'attaquant aux collections permanentes de la Maison européenne de la photo.
Ambiance surréelle
Cela a tout d'une rencontre imaginaire, imaginée ou fantasmée. Une porte du Musée d'art moderne de Paris s'ouvre sur une petite salle où le duo féminin attend le public. Debout, adossée au poteau de sa grâce, il y a Tilda, beau vampire comme l'avait esquissée Jim Jarmusch dans Only Lovers Left Alive. Belle, oui comme un Bowie pâle aux lèvres translucides et presque vidées de leur sang. À côté, on effleure presque le parfum de Charlotte, rose ou géranium, et on croise son regard en coutelas qui tranche et fonce vers l'essence des choses. Elle est là, comme émergeant de sa Swimming Pool pour sécher sous les projecteurs, étendue sur un banc noir charbon qui pourrait être les photos brûlées du musée imaginé par Saillard.
L'ensemble est fantomatique, à la frontière du surréalisme, et l'humeur enchantée, sinon à faire hérisser tous les poils de l'épiderme. Vêtues de kimonos-tabliers blancs sur pantalons noirs, on hésite aussitôt entre laborantines chamaniques ou curatrices d'une collection muette.
Newton, Mapplethorpe, Avedon et les autres
La piste semble être la bonne. Car, dans l'heure qui suit, les deux actrices se livreront à une performance à mi-chemin entre cérémonial mystique et test sur cobaye, avec pour sujets des grands tirages de la photographie moderne et contemporaine. À savoir des œuvres de Helmut Newton, Robert Mapplethorpe, Richard Avedon, Diane Airbus, Irving Penn pour ne citer qu'eux. Sauf qu'en place et lieu des tirages réels, Rampling et Swinton vident à tour de rôle un chariot plein de cadres creux, noirs d'un côté (symbolisant l'image sous-exposée) et blancs de l'autre (représentant l'image surexposée). Elles foncent ensuite vers le public, en automates un tantinet nerveuses, tenant la photo disparue à bout de bras et déclarant son titre. Charlotte Rampling de sa voix noire de houille, Tilda Swinton de son timbre blanc et grave énoncent, seules ou à deux, « Helmut Newton : Autoportrait avec Dune et les Modèles, Paris, 1981. Sarah Moon : Rei Kawakubo, 1968. Nan Goldin : Gilles' arm, Paris, 1993. » Elles restent un instant immobiles, alertes et somptueuses, avant d'aller déposer le cadre sur le sol comme on mettrait des fleurs sur un sanctuaire.
Femmes météorologiques
Quand les cadres errent dans les mains et sur les cordes vocales des deux actrices, s'éveille à nouveau le rébus de ces œuvres du passé. Charlotte et Tilda incarnent, dans cette petite salle, toute la puissance de deux personnages météorologiques, capables de ressusciter les fantômes de ces images sur-vues, sur-exposées puis disparues avec la montée de cette abondance de visuels qui caractérise notre époque. Soit une belle manière de faire table rase du présent, de faire disparaître ces photographies iconiques à défaut de les galvauder, avant de finir par titiller les esprits pour mieux les redécouvrir, voire les célébrer. Comme le ferait l'infirmière idéale avec un être fragile, Swinton et Rampling manipulent toutes ces pièces avec délicatesse et respect, les mettant en scène pour certaines et se laissant même parfois aller à des chatteries monochromatiques. De fait, suivant à la lettre les mots d'Olivier Saillard qui dit « il ne suffit par de voir, il faut réapprendre à regarder », les deux femmes se palpent, se frôlent, s'épient et s'épaulent, échangent aussi des regards et des sourires, creusant leur intimité au cœur d'un public si proche qu'elles finissent par le contaminer de ces instants troublants de sensualité. Et même si la portée de cette représentation n'est pas évidente de prime abord, lorsqu'on se retrouve à un mètre de Charlotte Rampling et Tilda Swinton agenouillées (rien que pour nous) en Browns Sister de Nicholas Nixon, on ressent la magie du moment. Plus que beau...
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