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Culture

Hanibal Srouji, son feu, son Chopin, son « sif el-abed »...

Dans l’atelier de...

Dans le calme d'un large sous-sol à Hazmieh, l'artiste a installé son atelier. Plongée dans son univers où le feu, la musique classique et... un fer à repasser règnent en maîtres.

06/07/2016

«J'ai mis du temps à apprivoiser cet espace qui m'a été gracieusement prêté par un mécène il y a 3 ou 4 ans après que j'ai été obligé de quitter mon ancien atelier à Beyrouth, confie d'emblée Hanibal Srouji. Aujourd'hui, je m'y sens bien. Il est spacieux, calme, et bien que situé en sous-sol (d'un bel immeuble des années 50 construit par l'architecte Nadim Majdalani), de petites lucarnes permettent son aération. Et puis, il y a cette belle armoire ancienne qui m'émeut tant. Elle me rappelle celle que nous avions dans notre maison de famille quand j'étais petit avant la guerre.»


Dans cet atelier où règnent une douce quiétude, un certain ordre dans le désordre, l'artiste passe, parfois, des journées entières à travailler, en solitaire, sur fond de musique classique. «Toujours la même, avoue-t-il. En fait, j'écoute, en boucle, des airs romantiques de Chopin et de Schubert. Deux compositeurs que je n'ai malheureusement jamais su jouer correctement, malgré tous les cours de piano pris durant mon enfance.»
Entre ces quatre murs, Hanibal Srouji a finalement posé son empreinte. À commencer par ses Terre-Mer, ses fameuses peintures sérielles sur le thème du départ et du retour, dont il a conservé quelques pièces. Tout simplement posées contre un mur, elles côtoient d'autres grandes toiles encore vierges, simplement tendues sur châssis. Sur des étagères murales, entre un fer à repasser – «mon objet fétiche qui me permet de lisser mes toiles libres, et même mes dessins sur papiers » – et des piles de L'Orient-Le Jour, trône un lecteur CD et un vaporisateur d'eau. «Je m'en sers pour éteindre les mini-incendies que je provoque sur mes toiles», indique-t-il l'œil plein de malice. Mais c'est la grande table rectangulaire qui compose l'élément central du décor quotidien de Hanibal Srouji. Des tubes de peinture, des pinceaux et des crayons pastels y sont disposés en groupes. Ainsi qu'un tas de briquets de différentes formes et couleurs qui pourraient laisser croire que l'artiste est un gros, très gros fumeur. Alors qu'il ne s'agit là que de ses instruments de travail. Les «essentiels» à l'élaboration de ses toiles et dessins.

 



Des néons et du calque
C'est debout à cette table que Hanibal Srouji passe depuis quelques semaines le plus clair de son temps. En pleine préparation de l'exposition que lui consacre la galeriste Nadine Begdache au sein de la Beirut Art Fair en septembre. «Mon travail sera présenté en duo avec celui de mon oncle Halim Jurdack», dit-il ravi. Pour cet événement particulier, Srouji a choisi de réaliser des œuvres sur papier. Plus précisément sur papier-calque en multicouches superposées. «En fait, ce support s'est imposé de lui-même. L'idée m'est venue à la suite d'une série de toiles incluant des néons que j'ai réalisée il y a 2 ans en hommage au Beyrouth des années 60 et 70 qui grouillait d'enseignes lumineuses. Afin que les fabricants de néons puissent me façonner des tubes aux formes que je désirais, je leur esquissais sur papier-calque un dessin préparatoire dont ils se servaient comme d'un patron. Et il arrivait souvent qu'en vérifiant la concordance entre la taille du verre, encore chaud, et le tracé sur papier, ce dernier soit brûlé par endroits. Les marques du feu étant un élément essentiel de mes peintures sur toiles, j'ai interprété ces accidents comme le signe qu'il fallait que je les expérimente également dans des œuvres sur papier», raconte l'artiste, qui avoue un côté superstitieux.
«Qu'est-ce que ça peut être un dessin aujourd'hui?» lance-t-il en redessinant, en festonnant presque, à la flamme de son briquet, le contour d'un lambeau de toile. Qu'il insère ensuite sous un papier-calque pour en retracer la forme (d'un nuage) au pastel gras. Et d'ajouter pensivement: «Tout a été dessiné, tout a été peint. Alors, il faut trouver d'autres façons de faire.»

 

Ce bateau entre terre et mer
Lui a trouvé la sienne. Le «marquage au feu». Sa technique favorite, qui renvoie à ce qui l'a marqué au plus profond de son être: la guerre libanaise. Ce déferlement de violence qui l'a obligé à quitter son pays, son enfance, à 18 ans, à tourner le dos aux montagnes du Liban, à son ciel bleu aux doux nuages, pour embarquer à bord d'un navire vers l'inconnu. «Je garderai toujours le souvenir de cet horizon entre terre et mer vers lequel on se dirigeait incertains et de la chaîne de montagne, dernière vision d'un Liban, qui s'estompait au fur et à mesure que l'on s'éloignait de la côte», dit-il.


Une scène, un sentiment d'angoisse au souvenir indélébile que Hanibal Srouji cherche à traduire inlassablement, presque inconsciemment, dans son art depuis plus de trois décennies. Une expérience fondatrice dont le peintre, aujourd'hui presque sexagénaire, en dépit d'une allure extrêmement juvénile, continue à explorer les «différentes réalités», dit-il. À travers un vocabulaire pictural poétique et abstrait.
La guerre, l'enfance et le départ s'entremêlent dans la mémoire de cet artiste sensible, reviennent dans ses propos, habitent son œuvre et y introduisent ce souffle éthéré, ce jeu entre le visible et l'invisible, le réel et l'imaginaire, ce qui est et ce qui aurait pu être. «Mon enfance est ce qu'il y a de plus précieux à mes yeux au Liban. Depuis, tout a tellement changé... Les gens, les mentalités, les paysages...» se désole-t-il. La guerre est passée par là. Elle a tout détruit. Lui essaye de reconstruire sa relation à ce pays, en se reconnectant avec ses souvenirs d'avant. Par le dessin, la couleur et le feu. Toute la gamme du feu: flammes, flammèches, étincelles, jusqu'à la fumée et les cendres... participent dans la composition de ses œuvres.
«J'ai choisi de faire de cet élément de destruction un mode d'expression créative, une force régénératrice», soutient-il. Poursuivant: «En ce moment, j'expérimente ses effets sur la laine de verre (le célèbre sif el-abed des ménagères libanaises). Leur association produit une explosion de flammèches, une sorte de minifeu d'artifice qui trace sa trajectoire sur la feuille ou la toile», dit-il en craquant une allumette sur un bout de cette laine soufrée qu'il jette ensuite sur un papier devant lui. «Regardez, il suffit que je la guide un peu pour créer de nouvelles possibilités à mon tracé, pour lui ouvrir de nouvelles voies vers la liberté...»

 

Carte de visite

Né au Liban en 1957, Hanibal Srouji détient un master en beaux-arts de l'université Concordia à Montréal. Il a exposé au Liban, en France, en Suisse, en Allemagne, aux États-Unis, au Canada et à Singapour.
Il vient de recevoir le prix Jouhayna Baddoura qui récompense l'artiste de l'année. Il a exposé à Art Basel, le 30 juin, en duo avec l'artiste irlandaise Helen O'Leary et il sera au BAF en septembre dans un accrochage conjoint avec son oncle Halim Jurdack.

 

 

 Pour mémoire

Rêveur éveillé, palette en main, Hanibal Srouji marche la « tête dans les nuages »...

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Gebran Eid

IL ÉTAIT UN DES SIX ARTISTES INVITÉS QUI ONT REPRÉSENTÉ LE CANADA PENDANT UN ÉVÉNEMENT ARTISTIQUE EN FRANCE AU CARROZ D'ARACHE. UN AUTRE ARTISTE LIBANAIS, JEAN TANNOUS QUI VIVAIT EN FRANCE ÉTAIT PRÉSENT DANS CET ÉVÈNEMENT AUSSI. ILS ONT PASSÉ UNE SEMAINE ENSEMBLE. C'ÉTAIT VERS 1990 SI MA MÉMOIRE EST BONNE.

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