Alessandro Baricco. Photo Catherine Hélie/Gallimard
Comment oublier Soie d'Alexandre Baricco ?
C'est dans ce même sillage de texte soyeux qu'on le suit dans sa « vision du monde » en parcourant ses notations et commentaires pour ses lectures de 2002 à 2012. Avec, dans le collimateur, les écrits d'une cinquantaine d'auteurs des quatre points cardinaux. Il appelle cela « la civilisation du livre ».
Finesse de l'analyse, originalité des histoires narrées, sens de la culture et de l'humain sont les apanages de l'auteur turinois de Trois fois dès l'aube, fraîchement publié dans sa traduction en français, en devanture des librairies. Le livre choisi ici est un ouvrage particulier. Car il introduit le lecteur, après un déménagement dans un nouvel appartement, non dans son monde imaginaire ou fictionnel, mais dans les rayons de sa bibliothèque personnelle et ses livres de chevet. Un écrivain, sans son monde de paperasse familier et le parfum des livres aimés, est toujours un peu désorienté et dénudé... Pour décrypter et se situer dans le monde contemporain si ramifié aujourd'hui, dans ses structures, ses technologies, ses modes d'être, de penser, d'agir et de paraître, les livres sont des compagnons incomparables et d'authentiques reflets et baromètre de la société.
Bienvenue dans une longue déambulation qui lève le voile sur un écrivain tout aussi musicologue qu'homme de théâtre, dans le choix de ses lectures, ses préférences, ses coups de cœur. Littéraires ou philosophiques. Qu'en est-il de ses rejets ? Ses refus, ses réticences ? Les mots des autres et les siens le diront... Toujours est-il que ces livres (romans, essais ou ouvrages, qui viennent de paraître, ou aujourd'hui introuvables) ont fait l'objet, dans le quotidien La Repubblica, de présentations-critiques, tout au long d'une année, à raison de chaque semaine un livre. Et ce sont ces chroniques rassemblées qui font la tessiture de ces pages fourmillantes d'information, d'intelligence, d'humour, de vie.
Agassi et Kawabata
Petits textes de trois à quatre pages pour cette ronde qui s'ouvre (qui l'eut pensé...) avec le champion de tennis Andre Agassi (il y a aussi Suzanne Lenglen, la diva des raquettes) et se ferme avec l'autobiographie de Charles Darwin. Joli éventail et fourchette surprenante. Pas d'Anna Karenine de Tolstoi ou Voyage au bout de la nuit de Céline, mais le Descends, Moise, métaphore sur Les États-Unis, de Faulkner, le terrible La peau de Malaparte, sombre témoignage sur la misère de la guerre, le bijou de la marginalité du Petit déjeuner chez Tiffany de Truman Capote. Et le chapelet s'égrène, avec des surprises de taille, où, de tous les horizons de la terre, affluent penseurs et hommes de lettres. Ainsi se succèdent les noms de Marc Fumaroli, JM Coetze, Guiseppe Tomasi Lampedusa, Charles Dickens, Rebecca West, Jon Fosse, Yasunari Kawabata... Romanciers connus de par le monde, aux origines diverses et variées, mais, aussi, une part de réflexion entre science, histoire, démocratie et philosophie avec les ouvrages de Descartes, Hillary Mantel, Mathew Stewart, Hérodote, Anka Muhlstein.
Pour conclure, le mot est à l'auteur de Océan mer. En prologue, il dit : « Moi, des choses que je connais vraiment et que j'aime depuis toujours, il y en a deux ou trois. Parmi elles, il y a les livres. Un jour, cette idée m'est venue : si je me mettais à en parler, à les prendre un par un, seulement les bons, sans m'interrompre pendant un moment, eh bien, ça exprimerait une certaine vision du monde. Et il y avait de bonnes chances pour que ce soit la mienne. »
Pour celui qui a décliné une proposition du Premier ministre italien Matteo Renzi pour prendre le portefeuille de la Culture, prétextant être convaincu ne pas avoir le talent pour le faire, reste cette facette de sa modestie et d'une lecture jubilatoire. Avec le regret pour cette dérobade (on se plaît à rêver...), devant tant d'érudition, d'humanisme et de sagacité, de faire beaucoup pour la culture, s'il avait accepté ce poste convoité par tant d'autres...

