Qui suis-je ? Une sculpture qui a fait la une des médias, ici ou ailleurs, prise dans le tourbillon des événements qui ont secoué Beyrouth. Pendant ce temps-là, une de mes sœurs paraissait en « prime time » à Caracas, encerclée par des gens venus manifester pour je ne sais plus trop quoi. Excusez-moi, mais je ne regarde pas les nouvelles... Je peux néanmoins affirmer que les œuvres de Rafael Barrios (mon Pygmalion) sont dans l'air du temps.
Pour en revenir à mon histoire, je fais partie des grandes sculptures en 3D du maître vénézuélien exposées partout dans le monde, de Park Avenue à New York, en passant par Saint-Tropez. Magnifique pièce de la galerie Bel-Air Fine Art, on m'a d'abord posée devant l'hôtel Le Gray, dans le centre-ville de Beyrouth, dans le cadre de la Beirut Art Week. Puis on m'a laissée en place et les passants se sont peu a peu habitués à moi. Objet de curiosité et œuvre d'art sortant de l'ordinaire, je tenais compagnie aux personnes venues prendre un café en terrasse et je saluais les passants. Puis, quand les manifestations ont commencé à Beyrouth, j'étais dans la ligne de mire, prise entre, d'un côté, les manifestants en colère et de, l'autre, les forces de l'ordre. Je formais, pour ainsi dire, une nouvelle ligne de démarcation... Les jeunes venus protester contre le Parlement et la crise des déchets m'ont jeté des pierres, comme si j'étais responsable de leurs malheurs, mais heureusement que j'ai été fabriquée en fer et que mon socle était bien solide. Les agents des FSI, eux, ont profité de ma présence pour pique-niquer durant leurs moments de répit, à l'ombre de mes branches couleur fuchsia. Mais je n'ai pas connu que des heures douloureuses, j'ai également pu assister à des moments de joie, comme lorsque les fêtards ont dansé autour de moi au Nouvel An...
Cependant, comme toutes les bonnes choses ont éventuellement une fin, on a finalement décidé que le temps était venu pour moi de rejoindre d'autres cieux, ou plutôt de me faire restaurer. S'ils voulaient seulement m'écouter pour une fois, je leur dirais que je porte mes cicatrices avec fierté. J'ai assisté à des événements historiques et je me considère aujourd'hui au même rang que les grandes personnalités. Je suis entrée dans l'histoire avec un grand H et, si on me demandait mon avis, j'aimerais bien garder mes stigmates et rester à Beyrouth. Peut-être qu'une âme charitable voudra bien m'offrir asile dans cette ville que j'aime tant ?

