Photo Thierry Braly
On avait été prévenus à l'avance. « Elle n'est pas du tout "actrice". » Traduction : elle n'est pas chiante. C'était à Paris, début octobre, en plein dans les délires bruyants de la semaine de la mode. Valérie Donzelli arrive au Castiglione, point névralgique de la Fashion Week. Sa démarche est à la fois puissante et gracieuse, sa poignée de main est ferme, son regard fuyant. Elle se cacherait presque, baissant les yeux, rentrant légèrement la nuque, comme pour se blottir dans les plis de son pull en cachemire qui sculpte ses épaules de nageuse en eaux fortes, en eaux troubles. Mais quand même, on ne peut s'empêcher de la regarder. En France, Valérie Donzelli est connue, pas vraiment – pas encore ? – une star, ne s'offrant et n'offrant pas à ses actrices beaucoup de rôles de catalyseurs à fantasmes. Mais quand même, c'est une présence. Elle a beau vouloir tout faire pour qu'on ne la remarque pas, dans ce café bondé comme dans sa vie quotidienne, elle est parmi celles que l'on voit vraiment dans le biotope du cinéma français actuel.
Inclassable, incassable
Valérie Donzelli a un visage qu'une certaine facilité ferait qualifier d'étrangement beau et qui fait penser à beaucoup de choses : un personnage de Virginia Woolf, la réincarnation d'une héroïne de Mai 68, une demi-sœur de Biolay. Le plus frappant chez cette jeune femme dont la bouche en cœur mute souvent en mitraillette, c'est le décalage entre le look de fille de son temps et la rapidité avec laquelle on l'envisage ailleurs, dans d'autres époques, d'autres peaux. La jeune femme est ainsi, duale, inclassable : aussi ronchon qu'extasiée, rigoureuse que rêveuse, masculine que féminine, athlète que romantique. Sa force ? « La vitesse du passage à l'acte », répond-elle du tac au tac, en rupture avec l'extrême lenteur qu'on accole souvent aux artistes. C'est d'ailleurs cet élan – voire cette impulsivité – qui a été le moteur de sa carrière depuis ses lueurs lorsqu'elle déménage à Paris pour suivre un garçon jusque dans chacune des pierres qu'elle appose à l'édifice de son œuvre au vocabulaire exquis et singulier. « Insatisfaite et presque déçue » de ses premiers rôles au cinéma, Valérie prend les choses en main et réalise un premier long-métrage La Reine des pommes, une comédie radieuse sur la dépression amoureuse d'une fille et qui réunit 30 000 spectateurs, ce qui au regard de son économie en fait un succès.
Remporter des guerres
Mais le triomphe, pour pointer son nez, devra attendre 2011, année où Donzelli réalise un second métrage, le miraculeux La guerre est déclarée, qui retrace avec pudeur, vitalité et humour l'odyssée qu'a été la maladie de son fils. « Ce qui m'a autorisée, c'est de faire ce film avec Jérémie Elkaim, le père de mon fils. On avait vécu ça ensemble. Et puis la possibilité du film est devenue évidente quand je me suis dit que ça ne devait pas être la chronique de notre malheur, mais le récit d'un combat, quelque chose de nerveux et positif », dit celle dont on soupçonne d'emblée un air de cavalier.
Sa guerre n'est donc pas seulement déclarée, elle est gagnée à plates coutures avec la guérison du petit et les retours du public et de la presse qui encensent son travail. À travers ses films, La guerre est déclarée, puis Main dans la main (avec Valérie Lemercier), c'est une autre guerre également, métaphorique, que mène la cinéaste : secouer le cocotier du cinéma français. Une guerre contre la grisaille et l'informe, contre la mollesse d'un cinéma du « vrai » qu'on avale désormais comme des cachetons de Xanax. Valérie Donzelli, en effet, enlumine cette ardoise grise de ses fantaisies colorées et contes aigres-doux. Son secret ? « Je me prête à un jeu qui m'excite, celui d'enfoncer le clou de la créativité. »
Goûter à autre chose
Aujourd'hui, bien plus soldate effrénée que donzelle effarouchée, elle superpose talentueusement les casquettes. D'abord, elle endosse le rôle de réalisatrice pour Marguerite et Julien (présenté à Cannes en mai et dont la sortie est prévue en décembre), un film qu'on imagine déjà faire grincer des dents : il raconte l'histoire d'un amour incestueux et irrépressible entre un frère et sa sœur. Ce registre assez gonflé, comme si elle évoluait vers un charme plus sombre, vers une mélancolie au fusain, convient parfaitement à la réalisatrice qui se fait fort de tout essayer à l'écran. Cependant, en championne de tennis verbal, elle nuance : « Le sujet de l'inceste était juste un prétexte, un contexte pour aborder l'idée, plus ample, de l'amour interdit, mais incontrôlable. »
La troublante Valérie incarne pareillement, avec brio, son rôle de photographe « pour le plaisir d'essayer des choses », l'espace d'une parenthèse enchantée, dans le cadre d'une exposition baptisée De Myrha à Babylone*. Dans ses tirages en noir charbonneux ou en couleurs sans filtres, conçus à l'aide d'une Leica ou d'un iPhone, elle suit Jeanne, une jeune maman qui conduit son fils depuis leur maison sur la bouillante et populaire rue Myrha, jusqu'à la crèche sur la ronflante et aristocratique rue Babylone. « Avec un message social sous-jacent », il y a dans ces clichés quelque chose de magique qui tient du fait que Donzelli capte spontanément le point culminant des moments de ce trajet pour en faire un roman-photo d'une simplicité poignante.
Sinon, elle affirme haut et fort que « tout reste tellement normal. Quand je ne travaille pas, je me repose, je lis, m'occupe de ma famille ». Elle le confirme avec ses yeux qui ont plus d'un tour dans leur sac. Dont sans doute cette élégante façon de passer inaperçue qui attire tous les regards.
À la Galerie Cinéma - Anne-Dominique Toussaint - jusqu'au 14 novembre.
26 rue Saint Claude,
75003
Paris

