Joy Sorman.
Pour ceux qui l'ignorent, Joy Sorman est la fille de Guy Sorman, écrivain, éditeur et surtout éminent défenseur des droits de l'homme. Mais Joy a le talent absolument indépendant. À quarante et un ans, c'est une figure de proue de la télé et de la radio car elle allie beauté des traits et présence pour une information percutante à travers un visage et une voix qui passent petit écran et micro, comme on dit dans le jargon des métiers audiovisuels.
Sans oublier qu'au fil des ans, c'est-à-dire depuis 2005, elle publie régulièrement des ouvrages (une dizaine à son actif) qui ont retenu l'attention des lecteurs et des critiques. Dont son premier opus, Boys, boys, boys, prix de Flore et encore récemment en 2013, elle a obtenu le prix François Mauriac pour Comme une bête.
Aujourd'hui, en cette turbulente brassée littéraire (plus de 600 titres se font du coude !), Joy Sorman pénètre courageusement, dans la filiation de son dernier récit, dans le monde des bêtes, notamment celui de l'ours. On dit courageusement car avoir pour voilette de narratrice un ours n'est pas une mince affaire, tout aussi bien du côté du personnage que de l'usage de la langue. N'allez surtout pas croire que c'est une version édulcorée ou seconde de La belle et la bête de Germaine de Beaumont avant qu'elle ne soit revisitée par Cocteau.
Pour les penseurs, les ethnologues et les romanciers (voir Le livre de la jungle de Kipling!), le rapport bestialité/humanité a toujours été un terrain fertile pour l'imaginaire des hommes. Un terrain à découvrir et défricher. Avec la plume d'une femme qui jette un regard du côté des ours (la métaphore avec les hommes fils d'Adam n'est guère à écarter!), l'analyse va encore plus loin. Car il s'agit de contact, de sensualité, de compréhension, de sollicitude.
Si le roman de Sorman s'ouvre avec un saisissant chapitre sur un ours qui kidnappe et viole Suzanne, trois ans durant, avant qu'elle ne s'échappe avec un fils hybride sous les bras, la suite est un chapelet de lamentations. Série de malheurs, de rejets et d'histoires invraisemblables, par-delà mers et océans, pour cet ours monstrueux, né d'un incompréhensible accouplement, tristement traîné de cirque en zoo. Figuration et défiguration pour un objet de quolibets, initialement animalement majestueux et balourd à la fois, inspirant crainte et quelque terreur.
Antihéros absolu, cet ours ne grogne pas, mais gémit. Et se désole sur son sort. Cette litanie de griefs contre les hommes est lassante comme les glapissantes et obsessionnelles paroles d'une harpie qui ne fait que morigéner un conjoint haï.
Le conte, même s'il est noir ou glauque, s'estompe vite, et ne reste que cet aspect presque hargneux des bêtes contre les hommes dont la compassion est de vent. Avec quelques passages frétillants où pointe le désir des femmes pour la chaleur velue de ce grand faux tendre aux yeux tristes...
Est-ce, par-delà l'ambiguïté de l'histoire qui passe du loufoque au dérangeant, une apologie, une empathie à mieux comprendre les non-conformistes, les laissés-pour-compte, les handicapés de tout acabit, les esseulés de la planète? Peut-être. Mais alors, le message reste dispersé. À part le style, vibrant et musclé, mais à la longue lassant car verbeux et creux, la trame de l'histoire, tirée par les cheveux, s'achemine maladroitement en cascades.
Le livre refermé, il reste un goût d'inassouvi, d'indéchiffrable, comme le dernier mot justement du roman....

