Promenade à la galerie Rochane à travers frondaisons, clairières, feuillages, rideaux de peupliers et solitude des oliviers.
On entre en ces lieux saisis de lumière comme on affronte le mystère et l'ombre des forêts. Majestueux, isolés, insolents, timorés, en rangées touffues et frémissantes, paisibles ou menaçants, ces arbres, écran de verdure, diffusent une vie secrète. Et ont leur langage propre. À la fois amical et distant. Apaisant et tourmenté. Ce n'est pas pour rien que Rousseau et les romantiques, des plus réservés aux plus chevronnés, leur ont dédié les primeurs de leur exaltation, de leur contemplative méditation.
Vingt-quatre toiles, chargées de couleurs intenses ou dénuées de tonalités joyeuses, comme des arbres décharnés, aux dimensions variées (cela va des 1,50 m x 1,20 m, au 30 x 40 cm), tiennent une garde serrée, silencieuse ou bavarde, avec un soupçon d'un regard indéchiffrable, car, dit Véra Mokbel: «Un arbre, c'est vivant, c'est solide, ça traverse le temps, ça transmet une énergie, cela donne l'ombre qu'on recherche dans un jardin, et puis les arbres parlent entre eux, le saviez-vous?»
L'acrylique et la gouache de l'artiste jouent, en toute liberté et toute fantaisie, des nuances, des contrastes, des fusions et des chromatismes à la fois sages et osés. Mélange subtil des couleurs et d'un lacis de lignes pour restituer le parfum, les saveurs, les contours des rêveries et des randonnées dans des espaces dominés par la résine des bois, l'odeur des feuilles vertes ou rousses, tendres ou sèches, le murmure des feuillages, la respiration des efflorescences et ramifications, la rugosité des troncs noueux ou lisses.
On retrouve dans ces tableaux, reflets des paysages à peine côtoyés ou longuement fréquentés, comme les bribes d'une conversation entrecoupée, des images fugaces. Celles des eucalyptus de Dora, des oliviers du Koura, des bouleaux de Fakra, d'un cerisier en fleurs au haut du Kesrouan, des chênes, des aulnes, des frênes et des buis des parcs européens. Mais aussi une grappe charnue d'hortensias d'un mauve tendre ou, telle une vigne folle, des colliers de glycine cyclamen. Ensemble nanti d'une «aura» entre réalisme édulcoré et onirisme certes cotonneux, mais parfois
inquiétant.
Depuis sa formation à Beyrouth avec des maîtres de la palette et la «Grande Chaumière» à Paris, et depuis sa première expo en 1972 à la galerie Bernheim dans la Ville lumière, Véra Mokbel, malgré ses multiples occupations sociales et familiales, a gardé un point d'enracinement (comme ses amis les arbres) et un épicentre à sa vie. Et, secret de Polichinelle, elle parle bien entendu de sa peinture.
«Peindre, confie-t-elle, c'est me retrouver, me donner rendez-vous à mon atelier. Là, je lâche ma musique sur la platine (Mozart, Wagner, Bach) et je voyage mentalement. J'allie romantisme et activité. C'est un vrai moment de bonheur. C'est mon équilibre.»
*À la galerie Rochane (Saifi Village), jusqu'au 6 décembre.


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