Une œuvre multiforme, née de la dualité et des contrastes.
Au quatrième étage de l'immeuble Tannous à La Quarantaine, par-delà le brouhaha des chantiers en construction et l'encombrement des routes poussiéreuses, par-delà vans cabossés et voitures cahotantes sur des chemins qui remontent au Moyen Âge, là-haut, presque aux côtés des nuages, dans un ciel immuablement azuré, se reposent du vacarme et de la stridence moderne les œuvres d'Ian Hamilton Finlay (1925-2006).
Jardinier inspiré, esthète et érudit gréco-romain, poète, philosophe et néanmoins artiste iconoclaste et inclassable, un peu touche-à-tout, ce féru de la nature aussi bien que de la lyre du Parnasse. Perméable et sensible aux idées aussi bien qu'aux formes et l'harmonie des volumes et des perspectives. Et qui a exposé aussi bien au Serpentine Gallery (Londres) et Tate Britain qu'au Centre Pompidou à Paris et au New Museum à New York.
En six salles spacieuses gorgées de lumière, aux baies respirant la clarté du ciel, s'épanouit cette exposition (une cinquantaine d'œuvres) au titre explicite de « Terra Mare ». La terre et la mer pour écrin et frontières illimitées à des objets fantaisistes de tous crins : des écritures, des graphismes, des tapisseries en laine, des marbres, des sculptures, des dessins, des mots, des poèmes, des plantes, une ruche, des céramiques, des peintures murales, de l'encre de Chine sur papier japonais, des lithographies, des impressions sur soie, une draperie en cachemire, du bronze, des pierres gravées, un néon...
Un amas d'étourdissantes bricoles savantes, aux agencements insolites et cohérents où se marient, en toute subtilité, fluidité et un toucher sans conteste poétique, invention (verbale et visuelle), sens de la créativité, témoignage sur l'histoire et réflexion sur le rapport du temps, des mœurs, entre présent et passé. Une sorte de bréviaire de la légèreté, d'une certaine sagesse, sans pour autant oublier la troublante gravité des choses qui l'inspirent.
Née de la dualité et des contrastes, cette œuvre multiforme, fille d'une poésie concrète, oppose non seulement terre et mer, mais noir et blanc, lumière et obscurité, bonté et méchanceté, vice et vertu, concret et impalpable, passé et présent. En somme, tout ce qui fait la tessiture, la texture et l'essence humaines.
On entre de plain-pied dans le vif du sujet de l'exposition : une peinture murale minimaliste de son collaborateur de longue date Les Edge. Simples lignes verticales et horizontales qui fusionnent et s'interpénètrent, joyeusement mais dans un ordre impeccable, en tons ocre et bleu. Symbolisme et invite à ce que l'humeur du poète vagabonde entre pierres taillées, arbustes aux nervures délicates, vagues discrètement « moutonnantes » sur une tapisserie accrochée au mur blanc... En préambule, cette phrase inscrite sur un « carrare » laiteux : « The clouds anchor swallow » (« L'ancre des nuages est hirondelle »).
Vole de cime d'arbre en crête de vague l'inspiration rebelle à tout embrigadement et s'égrène allègrement la ronde entre étoiles et gouvernail, flûte de pêche et flotte de pêche (jeux et facétie des vocables), images de la Révolution française (un basilic, un romarin, etc.) sur une brouette en bois avec des pots de plantes qui ont pour étiquette les noms de Madame Roland, Marie Antoinette, Rose Lacombe... Et voilà qu'Apollon et Daphné batifolent en ombres japonaises roses et vertes sur les murs dans des Édens perdus entre vasques néoclassiques sous l'œil vigilant de l'architecte allemand Schinkler. Atmosphère vénéneuse et courant de mode d'une période ensanglantée, mais chichiteuse dans ses raffinements... D'une reine qui veut distribuer des biscuits quand le peuple crie famine et qui joue dans ses jardins ultrasoignés à la bergeronnette...
Changement de siècle et de délire comportemental avec la Seconde Guerre mondiale et ces navires qui crachent du feu et distribuent la mort. Regard sur ces coques de bateau au ventre meurtrier. Un regard lisse et faussement indifférent. Amusant et riche est ce parallèle entre colonnes doriques, corinthiennes et ioniques quand se profile ce bâtiment naval pourtant à l'allure contemporaine. Avec un ronron qui rappelle une berceuse : les hélices qui tournent en tons monocordes.
Une déambulation ouverte comme un livre d'histoire, un livre d'art. Déambulation ponctuée d'images, de phrases, de reproductions de vases, de graphismes, de tissages. À décortiquer comme des fruits savoureux dans une coupelle offerte.
Ignorants ne pas s'abstenir, car c'est là une occasion en or de se renflouer en connaissances, de se pourvoir en un certain éclectisme et de toucher à la simplicité de la poésie.
En ce Beyrouth croulant sous le bruit et la fureur, rempli de cris de détresse et de désarroi, touché par la crainte et l'effroi du lendemain, Ian Hamilton Finlay apporte, en tout humour (plus scottish que british ?) et savoir-faire de jongler avec les données de la nature et des livres, un brin de branche d'olivier. La paix de regarder la mer et la terre et vouloir vivre en toute sérénité. Car tout poète est messager de paix.
*Galerie Sfeir-Semler jusqu'au 1er novembre.

