Petit choix de lecture pour un moment d'évasion sur les ailes de la plume des écrivains. Bol d'air frais, éloge au sens de l'humour et de la bonne humeur, de plus en plus perdus en ce siècle grincheux et strident, avec Milan Kundera et sa Fête de l'insignifiance (141 pages, Gallimard). Un pied de nez à tout ce qui est amidonné et pompeux.
À 85 ans, d'une décapante allégresse, fin boute-en-train, écrivant directement en français, Kundera, à travers un roman qu'on traverse sourire aux lèvres, donne une belle leçon de vie, sans en exclure la saine vitalité du rire. En prenant, avec espièglerie et un bel esprit, ses distances avec ce qui est sérieux, pontifiant, plombé, statufié, grave !
En un texte faussement volatil, malicieux, fluide, un savoureux cocktail de situations et de réflexion. Entre deux légères envolées se retrouvent sous la même ombrelle expatriés, jeunes filles aguichantes, despotes de tous acabits et philosophes. Un peu fou tout cela ? Qu'importe ! C'est aussi improbable que la vie !
Fantasmer sur le nombril des femmes (est-ce cela l'essence de l'érotisme ?), écouter Staline tuer des perdrix dans une partie de chasse, voilà quelques ingrédients vaguement décousus qui font la tessiture de cette narration futée, abordant la réalité mais évitant tout réalisme. Par petites touches aériennes, sans fil romanesque, comme un amusant théâtre de marionnettes, voilà une véritable ode à la vie.
L'état de grâce de « La Grande vie »
Dans un esprit tout aussi déluré et dématérialisé, mais empreint d'une incroyable et abondante poésie se situe La Grande vie de Christian Bobin (121 pages, Gallimard). Que croyez-vous ? Ce serait quoi la grande vie ? Une vie de château ? Que nenni ! La simplicité, le dénuement, la dépossession. Murmure, confidence, rêverie et réflexion, verbe vibrant, diaphane comme des instants de grâce, se succèdent et se déploient en ce lumineux livre de l'auteur de La Lumière du monde.
Hommage à la vie, aux musiciens, aux peintres, aux artistes, aux acteurs que ces lignes et ces paragraphes gorgés d'humilité, du pépiement des oiseaux et des couleurs des fleurs. Sept textes courts qui chantent, glorifient et bénissent la vie. Une pensée douce, une gerbe de mots étincelants, de la tendresse, de la reconnaissance, une gourmandise pour tout ce qui nourrit l'esprit, l'âme et le corps. Un tribut à Bach, Soulages, Marcel Jouhandeau, Vermeer, Marilyn Monroe... et le chapelet des noms est loin d'être exhaustif. Car il y a aussi les anges, les campanules, les marronniers, la lumière...
On l'aura deviné, avec Bobin les frontières s'estompent et la lecture, comme une lampe de chevet, diffuse un éclairage apaisant. Pour le plaisir de le citer, une phrase à méditer : « Qui est maître de ses lectures ? Un livre nous choisit. Il frappe à notre porte. »
Portrait de femmes égyptiennes
Changement de cap, d'atmosphère et d'horizon avec May Telmissany qui aborde les problèmes identitaires féminins égyptiens avec son roman A cappella (162 pages, Sindbad, Actes Sud, traduit de l'arabe par Richard Jacquemond). Née au Caire en 1965, venue du cinéma et professeure à l'Université d'Ottawa, au Canada, May Telmissany se penche sur l'image de la femme égyptienne. Et sa place au sein de la société. Surtout arabe. Avec ses limites et ses besoins de liberté.
En une écriture sophistiquée qui mêle verbe, œil et mouvement de la caméra entre deux claps de tournage d'un film. Deux femmes aux tempéraments diamétralement opposés, tout comme leur condition de vie et de comportement, finissent par prendre la personnalité l'une de l'autre.
Mahi, femme au foyer, docile et respectant scrupuleusement tradition et convention, tombe, après la mort de sa meilleure amie Aïda, fringante et insolente fille d'Ève, sur son journal intime. Journal croustillant de détails sulfureux et où, déconvenue, elle ne figure pas en bonne place. Peu importe, la lectrice se transforme en écrivaine et corrige ce texte qui lui est étranger tout en se découvrant elle-même. Révélation et transformation. Pour jeter le masque et adhérer à une nouvelle réalité.
Une narration subtile aux relents du Persona de Bergman, mais sur fond de monde arabe souvent criard et brimé par les tabous et les contraintes. Où les hommes doivent se plier davantage aux désirs et ambitions de leurs partenaires. Tout en révélant souvent un machisme creux et décevant.
Une femme s'assume dans sa révolte, sa volonté d'être différente, sa féminité reprise en main. Un dangereux et épanouissant virage où les mots s'incarnent dans les actes.
En vente à la librairie al-Bourj.

