Une œuvre qui se penche sur notre passé.
Antigone, arrière-petite-fille d'« expatrié », vient passer trois jours au Liban ! Rappelez-vous : Zeus métamorphosé en taureau blanc séduit et ravit Europe, fille d'Agénor, roi de Tyr. Agénor envoie sa femme et ses enfants ramener sa fille chérie et leur intime l'ordre de ne pas revenir sans elle. Cadmos, à défaut de ramener Europe, s'installe en Grèce, fonde la ville de Thèbes et épouse Harmonie. Œdipe, héros de la mythologie grecque et de la psychanalyse, est la cinquième génération de cette lignée et père d'Antigone.
À la mort d'Œdipe, ses fils se disputent son trône dans une guerre fratricide. « La violence habite le fonctionnement psychique humain » dit Freud. Créon, le régent, décide qu'Etéocle sera enterré avec les honneurs, mais que Polynice, jugé renégat, ne le sera pas, enfreignant ainsi les lois divines. Antigone refuse d'obéir et décide d'enterrer son frère.
L'œuvre de Wajdi Mouawad, qui se penche sur notre passé, suscite quelques réactions de refus : « Laissez les morts enterrer les morts ! La guerre est finie et nous préférons couler une chape de béton sur nos souvenirs. » Dans Anima, paru en 2012, Wajdi Mouawad pose la question des lendemains : « À la fin de la guerre, en 1991, le gouvernement libanais a fait voter une loi d'amnistie qui exempte de toute poursuite judiciaire la plupart des crimes politiques commis pendant la guerre (et ceux contre l'humanité ?).
L'hécatombe est restée impunie. L'amnistie est devenue amnésie. Et l'amnésie, ignorance... »
Fils d' « expatrié », Wajdi Mouawad a, par la voix d'Antigone de Sophocle, des choses à nous dire contre cette ignorance, ce refoulement et sur la nécessité du deuil. Comment faire pour vivre alors que les fantômes des pères, frères, fils et même des ennemis, laissés sans sépultures, continuent de parler en nous, par nous. Comment faire pour se libérer de nos fantômes et aller de l'avant sans cette main du passé qui nous tient à la cheville et nous empêche d'avancer ? Quand le deuil n'est pas fait, les disparus continuent d'errer dans les limbes de notre inconscient réclamant une sépulture. Pour leur dignité, mais aussi pour la nôtre. Ce n'est qu'au retour du cimetière que le deuil démarre, et avec lui la liquidation des comptes, bons ou mauvais, d'avec les défunts.
Dans les conclusions du colloque « Guerre finie, guerre infinie » organisé par la Société libanaise de psychanalyse (SLP) et la Société internationale d'histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP) qui s'est déroulé à l'Hôpital du Mont-Liban les 28, 29 et 30 octobre 2011, une collègue a lancé sous forme de boutade : « On ne peut pas mettre tout un pays sur le divan ! »
On a envie de lui répondre : « Et pourquoi pas ? »
Ce qui es-tu, ce qui est indicible, nous fait errer hors des limites de la représentation. Alors il faut dire, ou du moins écouter. Quand nous assistons à une représentation de théâtre, nous nous projetons dans le personnage, nous nous identifions à lui et partageons ses sentiments. L'expression de ses passions nous délivre de ce qui est enfermé en nous-mêmes, nous purge, nous purifie de ce dont nous n'arrivions pas à nous libérer. Une partie de notre inconscient accède à la lumière de l'expression. C'est la catharsis.
Pour permettre à notre inconscient collectif d'accéder à la lumière, laissons Antigone enterrer et pleurer Polynice et écoutons Wajdi Mouawad mettre des mots, avec Sophocle, comme on « répand de la terre sèche » sur le corps de tous les disparus de la guerre. Pour qu'on ne dise plus jamais « la guerre s'est déclarée », comme mue par sa volonté propre alors qu'elle n'est déclarée que par le déchaînement de nos inconscients où s'enkystent tous les comptes que nous n'avons pas réglés.
C.Y.

