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Culture - Rencontre

Fabrice Bousteau : « Le bonheur et la liberté, c’est le savoir ! »

Il est depuis 1997 le rédacteur en chef du fameux « Beaux Arts Magazine » et le curateur de quelques grandes expositions d'art contemporain. Chapeau éternellement vissé sur le crâne, Fabrice Bousteau est l'une des personnalités artistiques les plus influentes du moment. Un iconoclaste incontournable dans le milieu. Et qui se prête volontiers au jeu des interviews.

Fabrice Bousteau, l’homme qui « chapeaute » la scène artistique contemporaine française. Photo Michel Sayegh

Q. -Vous avez fait des études de philosophie puis une école de commerce. Ces deux domaines, a priori opposés, ne sont-ils pas la formation idéale pour un curateur et critique d'art contemporain ?
R. - Je ne sais pas si c'est la formation idéale. Mais c'est celle que j'ai suivie parce que mes parents voulaient que je fasse une école de commerce et moi j'étais passionné de philosophie. Je pense qu'en tout cas cela permet de développer sérieusement son cerveau gauche et son cerveau droit. Parce que, effectivement, la philosophie apprend à réfléchir, à être en permanence dans le fonctionnement de l'analyse, dans la recherche, les questionnements. Un philosophe pose les questions et n'y répond jamais. Et, au contraire, quelqu'un qui a fait une école de commerce trouve des solutions. Donc, effectivement, pour être commissaire d'exposition, il faut toujours poser des questions, créer des problématiques, réfléchir. Mais une exposition, c'est toujours un espace, un budget, des contraintes à gérer. Il y a un terme d'ailleurs qui relie les deux, le mot « heuristique » qui définit la créativité en grec et qui veut dire littéralement gérer les contraintes.

Vous êtes l'homme qui a révolutionné en quelque sorte le magazine d'art français (« Beaux Arts ») en l'ouvrant à un plus large lectorat. Comment intéresse-t-on aujourd'hui un public de non-initiés à l'art contemporain ?
Beaux Arts Magazine est effectivement un cas atypique. Il est (selon l'organisme français qui contrôle le marché de la presse) le magazine d'art le plus vendu au monde. Il est tiré à 90000 exemplaires, dont 67000 vendus, et compte 500000 lecteurs. Et pourtant c'est un magazine cher (6,80 euros). Même les magazines américains vendent moins, parce qu'ils sont très spécialisés. Le plus important d'entre eux, Art Forum, vend moins que Beaux Arts Magazine alors que c'est un pays de plus de 300 millions d'habitants !
À mon avis, la raison pour laquelle BA Magazine est aujourd'hui un succès, c'est parce qu'il traite d'art contemporain, mais aussi d'art ancien, de design, d'architecture, de graphisme, de bande dessinée et qui, d'une certaine manière, mène tout le temps des enquêtes et propose des reportages, parallèlement aux articles de critique sur un artiste ou une exposition. Dans le dernier numéro, par exemple, il y a un reportage (signé Bousteau) sur l'art en Iran aujourd'hui : les artistes, galeristes et collectionneurs iraniens, la vie à Téhéran... Et un second sur les raisons qui poussent les artistes à retravailler sur des œuvres créées par leurs prédécesseurs aux siècles passés.

Connaissez-vous la scène artistique libanaise ? Et quel regard y portez-vous ?
C'est la première fois que je viens à Beyrouth, mais je connais certains artistes libanais comme le duo Khalil Joreige et Joanna Hajji-Thomas, Akram Zaatari. Je trouve leur travail très fort visuellement, très lié à la sociologie, la politique, la guerre... C'est d'ailleurs une caractéristique qu'on retrouve dans les scènes artistiques contemporaines israélienne et iranienne. Car, dans ces pays, le poids de l'histoire récente, des conflits et des contextes politiques et religieux fait que les artistes de chacune de ces scènes sont obsédés par le passé récent et par le réel aujourd'hui. C'est quasiment un dogme. Les artistes n'arrivent pas à sortir de ces problématiques. Les galeries non plus ne veulent pas qu'ils en sortent. Parce que si on veut présenter un artiste libanais à New York ou à Paris, il doit, forcément, parler des conflits de son pays. C'est ainsi qu'ils se retrouvent parfois emprisonnés par le marché de l'art lui-même.

Parlez-moi de l'exposition que vous présentez dans le cadre de la Beirut Art Fair ?
Ce qui est intéressant, c'est que cette exposition va créer au cœur de Beirut Art Fair une sorte de contre-foire. L'ayant conçue comme une sorte de cabinet de curiosité, à la scénographie particulière, avec de petites lumières dans le noir qui vont éclairer chaque pièce et créer un aspect précieux, elle présentera, sur un même niveau, des œuvres d'artistes à la renommée mondiale (à l'instar de Subodh Gupta) et d'autres de jeunes talents.
Lorsque Laure d'Hauteville m'a proposé de monter un pavillon ayant pour thème la scène indienne, je lui ai proposé ce concept de «Small Art» afin de pouvoir présenter, malgré les contraintes budgétaires, suffisamment d'artistes (une trentaine) pour pouvoir immerger les visiteurs dans la culture indienne.
Mais, par ailleurs, j'ai très envie de modifier la manière dont on regarde les choses. À un moment où le marché de l'art est en train d'exploser dans le monde entier en s'orientant vers le gigantisme, ça m'intéresse de rééduquer le regard des gens, de les amener à s'intéresser à des œuvres de dimensions plus réduites et à accorder autant d'importance à une petite qu'à une grande œuvre, en prenant essentiellement en compte la finesse du geste, les prouesses techniques ou la puissance des idées plutôt que le côté spectaculaire. Et, pour véhiculer ce message, le symbole de la roue du « Dharma » semble parfaitement adéquat. Ce concept hindouiste, qui prend appui au centre du microcosme et relie les êtres vivants avec le macrocosme, accorde autant de puissance à la plus petite particule qu'à la plus grande.

Enfin, quels seraient les principaux conseils que vous donneriez à un visiteur lambda pour l'aider à aborder l'art contemporain ?
Le premier conseil, c'est de faire confiance à son intuition. S'il est attiré par une pièce, qu'il aille tout de suite vers elle. Deuxièmement, d'avoir toujours à l'esprit que la liberté, c'est le savoir et que le bonheur, c'est le savoir ! Il faut toujours poser des questions, aller à la recherche d'informations... Ce qui est important, ce n'est pas le prix de l'œuvre ni la notoriété de l'artiste, mais c'est d'essayer de comprendre pourquoi il a créé telle chose et ce qu'elle signifie. Il faut parler avec l'artiste, avec le galeriste, lire un magazine, visiter des foires, des musées...En art, il faut faire confiance à son sentiment immédiat, certes, mais il y a aussi un langage à apprendre. Donc, il faut être curieux et il faut faire un minimum d'efforts. C'est comme cela qu'on éprouvera ensuite, en retour, la jouissance...artistique.
Soit un mélange d'émotion, de plaisir visuel et de craquages de neurones, pour tenter une définition susceptible de plaire à ce curateur disciple de Nietzche !

Q. -Vous avez fait des études de philosophie puis une école de commerce. Ces deux domaines, a priori opposés, ne sont-ils pas la formation idéale pour un curateur et critique d'art contemporain ?R. - Je ne sais pas si c'est la formation idéale. Mais c'est celle que j'ai suivie parce que mes parents voulaient que je fasse une école de commerce et moi j'étais passionné de philosophie. Je pense qu'en tout cas cela permet de développer sérieusement son cerveau gauche et son cerveau droit. Parce que, effectivement, la philosophie apprend à réfléchir, à être en permanence dans le fonctionnement de l'analyse, dans la recherche, les questionnements. Un philosophe pose les questions et n'y répond jamais. Et, au contraire, quelqu'un qui a fait une école de commerce trouve des solutions. Donc, effectivement, pour être commissaire...
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