Caractères arabo-phéniciens créés par Ibtissam al-Rifaï.
Un prof et deux de ses élèves qui font exposition commune! La pratique est assez peu courante. Mais la passion pour la céramique est si forte chez les trois qu'elle fait fi de tous les ego. Pour Joseph Honein, comme pour ses ex-étudiantes, aujourd'hui artistes professionnelles (Hana Kaaki est elle-même aussi professeure à l'AUST), ce qui compte, c'est de «faire parler la céramique». Lui donner, parallèlement à l'esthétisme de rigueur, une expression forte. En faire presque un objet narratif. Et c'est ce qu'ils font, chacun à sa manière, abordant ainsi dans leur art des thèmes reflétant leurs préoccupations et réflexions personnelles.
Les sculptures en céramique et matières mixtes de Joseph Honein, par exemple, semblent évoquer l'humain se débattant dans les filets de l'existence, ployant sous son fardeau, aspirant à fuir ses prisons et se laissant mouvoir, souvent, trop souvent, par ses pulsions plutôt que par sa raison...
Désenchantement sur mode ludique
Des pièces qui expriment un certain désenchantement même si elles le disent sur un mode ludique et humoristique. Comme c'est le cas dans la série mettant en scène des personnages aux pieds proéminents et à la tête réduite – symbole de l'homme qui réfléchit avec ses pieds! Mais aussi dans celle mixant la glaise grise émaillée à des fils métalliques et de couleurs avec lesquels Joseph Honein façonne, parfois, des silhouettes... Ou encore dans un insolite et énigmatique tableau tridimensionnel alignant sur une plaque de plexiglas des colonnes (une armée?) de pieds nus en céramique grise. À la fois similaires et pourtant si dissemblables, ces mille-pattes forment au final une menaçante – et pourtant magnifique – armée de... nus pieds.
Fusion calligraphique et identitaire
Registre et style complètement différents pour Ibtissam al-Rifaï. Qui, elle, a eu l'idée de faire fusionner dans ses sculptures en céramique les alphabets phénicien et arabe. L'allusion unificatrice est ici évidente. En refondant ce double alphabet en un seul, la jeune artiste exprime son désir de façonner un socle commun à la culture et, par-delà, l'identité libanaise. Une céramique calligraphique aussi artistique qu'engagée donc. Sans oublier son côté sculptural d'un esthétisme certain.
Symboles de vie et de mort
Enfin, Hana Kaaki évoque, quant à elle, «la complexité de la vie» dans des pièces aux formes primaires et épurées. Des céramiques plutôt claires et lumineuses réalisées en argile blanche, mais qui, sous leur aspect lisse de prime abord, recèlent des évocations à l'éternel cycle de la vie et de la mort (dans des grenades, symbole de vie et de fertilité, aux cavités de crâne humain). À la finitude inscrite dans la matière de toutes choses, comme un morceau de musique dans les sillons d'un disque. Disque qui, pour cette artiste (qui a participé au dernier Salon d'automne du Musée Sursock), est le symbole de la mémoire humaine, de la petite musique des souvenirs gravés au fil des événements de la vie. Et qu'elle s'amuse à façonner en céramique façon 33 tours.
En somme, «Si la céramique pouvait parler!» (titre de cette exposition collective), elle raconterait toutes sortes d'histoires à ceux qui savent capter, au-delà de l'esthétisme premier, les charges d'émotion, de réflexion et d'expérience de vie que recèle cette matière qui prend forme et durcit à l'épreuve du feu. Comme l'humain...
*Saifi Village, ex-galerie Pièce unique. Horaires d'ouverture: du lundi au samedi, de 10h à 18h. Tél.: 01/975655.


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