Javier Cercas.
À travers de longues interviews, où réalité et fiction ont une voilette commune, l'adolescence et ses ballottements. Dans sa noirceur ou son éclat, le début d'une vie c'est déjà une vie. Et qui marque.
Professeur de littérature ibérique à l'Université de Gérone, Javier Cercas plante le décor de sa fiction dans une rue malfamée de la ville même où il enseigne. Un bar, des narcotiques, une sexualité débridée, des personnages d'un univers douteux et deux adolescents inquiétants et fascinants à la fois, Tere et Zarco. De faux justiciers d'un quartier aux trafiquants louches et patibulaires.
À ce noyau vient se greffer Ignacio, enfant protégé par son père et son éducation mais, comme on dit, un adolescent qui tourne mal. Par sa fréquentation de la racaille et de la pègre (à chacun son hasard et son destin !), des horizons dont il ignore les dangers, et les plaisirs s'ouvrent devant lui... En ligne de mire, il a face à lui l'insolence et la morgue d'une jeune fille rebelle, profondément attachée à l'emblématique Zarco, prince des tripots et des braquages interdits... Mais le cœur du jeune homme bat déjà la chamade pour cette jeune fille absolument pas rangée !
D'un côté, les déshérités, les damnés de la terre, la bande des mauvais garnements et, de l'autre, le fils de famille qui tombe dans le chaudron de la canaille qui ne le laisse pas indifférent. À travers, surtout, l'éveil des sens et de la passion. Pour une fille guère de son milieu, mais qui a plus d'un atout pour lui tourner la tête.
De petits larcins en attaques organisées, de brutalités à d'autres adolescents (la violence chez les mineurs est un phénomène courant et inquiétant) en perdition de la drogue, des vacheries inadmissibles en frappes de vrais salopards, les choses se gâtent. Et la récidive devient routine. Jusqu'à ce que la loi s'en mêle et toute une vie bascule. Des lumières blafardes d'un tripot aux barreaux d'une prison, parfois, il n'y a qu'un pas.
C'est à travers ce récit (traduit de l'espagnol par Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic), entre ombre et lumière, liberté et interdit, escapade et incarcération, violence et tendresse, personnages glauques et enfants contaminés par les vices de la société, que ce roman avance. À flots d'interviews qu'un avocat recueille auprès d'un trio d'adolescents infernal.
Procès des êtres, certes, mais aussi et surtout procès d'une société qui ne sait pas défendre les frontières. Les frontières entre ce qui se fait et ne se fait pas, se dit et ne se dit pas. Une société qui ne sait ni protéger ni mettre en garde.
Regard impitoyable d'une adolescence européenne à l'éducation sentimentale et civique loin de tout romantisme, mais plutôt engoncée jusqu'au cou dans des problèmes sociétaux qui la rendent difforme et presque hideuse ou répugnante. Comment viennent alors la rédemption, le salut, la paix de l'âme et du corps ? C'est dans cette perspective d'analyse sans concession et avec une plume mordante, sans fioriture ni effet de style, que l'auteur des Soldats de Salamine (ouvrage couronné de prix et loué par la critique internationale) établit son faisceau d'exploration humaine et de dénonciation.
En phrases simples et claires, avec un remarquable talent de brosser les portraits, Javier Cercas, lui qui a été ébloui très tôt dans sa vie par la lecture de Jorge Luis Borges, plonge sans mettre des gants dans le monde cruel et émouvant des adolescents. Pour dresser le bilan et le constat d'une éducation. Et d'un système politique et social qui devrait avoir un œil plus vigilant sur les générations montantes.


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