La reine Coralia Rodriguez.
Dans le hall de la crypte, une corde à linge a été installée pour recueillir, sur des vêtements et sous-vêtements en... papier, les mots, les phrases, les idées et même les coups de gueule du public. Qui seront ainsi reconvertis en matière à contes, notamment lors du Concours des menteurs. « Vous pouvez tout y transcrire, absolument tout ce qui vous passe par la tête », insiste Paul Matar. Même y laver son linge sale ?! Le directeur du théâtre Monnot reconverti, pour l'occasion, en animateur du Festival du conte ne semble pas être un partisan de la censure... C'est qu'il est bien placé pour savoir qu'aussi inconcevables ou délirantes soient-elles, les séances des conteurs n'ont jamais provoqué de pugilats. Offrant, bien au contraire, aux personnes présentes, des temps de convivialité, de complicité et d'échanges dans la bonne humeur.
C'était particulièrement le cas de la première soirée, au cours de laquelle se sont « produits » la « reine » des conteuses cubaines, Coralia Rodriguez, et son « page » – et pilier de ce Festival international du conte et du monodrame –,
le Libanais Jihad Darwich. Mais aussi, comme toujours, trois adorables conteurs en herbe (Hussein Youssef, Yara Samhat et Ali Arjouman) aux prometteuses performances (en français et en arabe). Ainsi que Nassim Alwane, une conteuse libanaise qui, à travers une fable villageoise (réactualisée à sa manière), a évoqué cette archaïque violence faite aux femmes.
La « reine » Coralia
La femme, unique sujet de cette15e édition, a ensuite été abordée par le biais de la légende exotique par la fabuleuse conteuse cubaine. Carrure généreuse, en longue tunique bleue et bandeau du même ton retenant une chevelure aux boucles indomptables, cette descendante d'Afro-Cubains puise dans la tradition orale des femmes de sa famille les fables qu'elle raconte. Et manie avec une maestria consommée tous les ressorts de l'art du récit. De la fantastique histoire de L'homme-lézard qui aimait dévorer ses épouses à celle, porteuse de sagesse, des reines de Havane, en passant par une amusante anecdote sur l'importance d'apprendre des langues, la grande Coralia a captivé un auditoire, de tout âge, complètement sous le charme de son bagout (émaillé de tirades et chansonnettes en espagnol) et de sa solaire présence. Une salle qu'elle réussira même à faire miauler en chœur. Et qui ne manquera pas de retenir de sa performance cet énoncé si simple et si vrai : « Celui qui donne estime toujours avoir beaucoup donné, même s'il n'a pas donné tant que ça. Et celui qui reçoit pense toujours qu'il n'a pas assez reçu, même s'il a reçu énormément. » À méditer !
Jihad Darwich et ses héroïnes de la place Tahrir
De son côté, Jihad Darwich a aussi offert matière à réflexion aux personnes présentes ce soir-là. Car plutôt que conter fleurette et raconter des fables, notre conteur national a choisi, pour sa part, de mettre l'accent sur des récits réels de femmes d'aujourd'hui. Ceux recueillis par Imad Farran auprès des femmes de la place Tahrir lors du printemps arabe égyptien. Et qui mettent en lumière le « cœur plein de 1 000 soleils » de ces héroïnes de l'ombre. Des témoignages d'espoir, de liberté reconquise, de solidarité, de courage et de citoyenneté apportés par Nadia, 50 ans ; Leila, 65 ans ; Asma, 30 ans, parmi tant d'autres. Et que Darwich porte de scène en scène, tel un troubadour des temps modernes, en un hommage aussi émouvant qu'ému !
Voilà un duo de talent qui, outre le vagabondage imaginaire inhérent au genre, a offert au public présent un divertissement riche d'humanité, de sensibilité, d'enseignement et, bien sûr, d'humour. Malgré une séance un peu trop étirée en longueur (2h30 mn). Prouvant, si besoin est, que le conte n'est pas un divertissement passéiste. Qu'il reste créateur de lien, passeur d'émotion et d'informations, même et surtout à l'époque d'Internet et des réseaux sociaux.
*Jusqu'au dimanche 16 au soir. Informations au 01/202422. Billets en vente dans toutes les librairies Antoine à 20 000 LL ou 15000 LL (étudiants).


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