Georgie et Eddy (Rita Hayek et Ammar Chalak), un duo fait pour s’entendre...
La pièce s'ouvre sur un décor d'appartement un peu conceptualisé. Des éléments-caissons mobiles blancs et lumineux forment le salon-salle à manger d'André (Talal el-Jurdi). Ce professeur de littérature arabe d'une quarantaine d'années s'apprête à dîner tranquillement aux chandelles, sur fond de musique douce, avec sa fiancée (Nisrine Abi-Samra) lorsque déboule chez lui, en un ouragan de séduction survoltée, sa très sculpturale voisine Georgie (Rita Hayek). En talons aiguilles – sur short court – et au bord de la crise de nerfs, elle se jette dans ses bras en se plaignant d'avoir été victime de harcèlement sexuel de la part de son patron Eddy (Ammar Chalak). Avocat sans scrupules, ce coureur de jupons impénitent est l'absolu opposé et néanmoins ami d'André. Il a embauché Georgie suite à la demande de ce dernier, qui joue auprès de sa belle voisine les pygmalions. En tout bien tout honneur, pense-t-il. Juste pour aider cette jeune fille issue d'un milieu défavorisé à évoluer, à échapper à sa condition populaire et à la domination des hommes. Mais voilà, la Georgie est une nature! Un tempérament volcanique dans tous les sens du terme! Et bien qu'ayant fait une fixation amoureuse sur son cher voisin, elle reste ingérable. Malgré tous les efforts du prof, son comportement est encore bien loin de celui d'une jeune femme rangée, et ses propos restent vulgaires, émaillés de gros mots et d'adjectifs crus et grossiers.
Un Pygmalion libano-contemporain
Lorsque André, pour résister à ses entreprenantes avances (du jamais-vu jusque-là sur une scène libanaise et cependant parfaitement justifié ! ), malgré l'attrait qu'il éprouve pour elle, lui cite Nietzsche ou James Joyce, Georgie lui rétorque : « Je voulais juste coucher avec toi sans que cela ne bouleverse l'histoire de l'humanité. » Cette philosophie de vie épicurienne convient parfaitement à Eddy, qui, lui, ne demande qu'à l'appliquer avec la belle. Tiraillée entre son amour inassouvi pour André et ses hormones en ébullition, cette dernière risque de perdre pied. Et de malentendus en retournements de situation, les événements finiront par dévoiler les dessous des cartes et les paradoxes des personnalités des quatre protagonistes !
Adaptée de la pièce Spike Heels de l'Américaine Theresa Rebeck, Kaab aali est une comédie (en arabe) qui revisite (en version libano-contemporaine) le personnage de Pygmalion tout en explorant les thèmes du harcèlement sexuel, de la passion pour la mauvaise personne, du triangle amoureux et d'une foule de situations relationnelles, de sentiments, de désirs, de rapports de classe, de rivalité ou encore d'amitié...
Jacques Maroun, le metteur en scène et producteur qui avait présenté l'année dernière Reasons to Be Pretty de Neil La Bute au théâtre al-Madina, explore ici à nouveau le registre des relations hommes-femmes. De manière encore plus maîtrisée cette fois.
Car cette pièce moderne et audacieuse (parsemée de nombreuses scènes un peu dénudées et évocatrices mais qui ne sont jamais gratuites!) est portée par quatre bons, très bons comédiens aux interprétations d'une étincelante justesse. Il faut saluer le jeu sur un fil tendu, entre hardiesse et émotion, de Rita Hayek, une jeune comédienne dont le rôle pivot s'étend sur la quasi-totalité des 105 minutes de Kaab aali. Pareil pour Talal el-Jurdi qui fait preuve une fois de plus de la subtile qualité de son jeu en idéaliste, peut-être pas si idéal que cela. Idem pour Ammar Chalak qui épouse avec un réalisme confondant son personnage de cynique bon vivant, aux attitudes et revirements parfois surprenants. Enfin, Nisrine Abi-Samra, malgré son court passage sur scène en Lydia (l'aristocratique fiancée), complète avec harmonie cette aussi drôle qu'aiguisée galerie de
personnages.
Interdit aux moins de 18 ans
Il faut saluer aussi l'ensemble des personnes ayant collaboré à « ce projet collectif » comme le rappelle avec insistance Jacques Maroun. Et en particulier la traductrice Arzé Khoder qui a intelligemment ajusté la transcription du texte aux situations locales, mais aussi toute l'équipe technique de cette production labellisée Actors Workshop (l'atelier que ce diplômé de l'Actors Studio de New York a fondé en 2009 à son retour à Beyrouth après 17 ans passés aux États-Unis), qui a signé l'astucieuse scénographie, l'éclairage, les costumes et la bande son appropriés.
Interdite par la censure aux moins de 18 ans, Kaab aali est une comédie de mœurs qui, sous l'humour, l'ironie, le comique de situation, gratte en profondeur la nature humaine... Pour offrir un mélange de rire et de réflexion. Dans une mouture théâtrale toujours plus proche de la réalité. À voir !
*Rue de l'église St-Joseph. Jusqu'au 19 janvier, du jeudi au dimanche, à 20h30. Informations et réservations aux : 01-202422 et 01-999666.

