Le chef d’orchestre Loubnan Baalbaki saluant le pianiste Mihai Ungureanu.
Décidément, si les vendredis soir des concerts à l'église Saint-Joseph (USJ) perpétuent la tradition de la célébration de la musique, ils ont par contre bien perdu l'éclat et le panache du règne du Dr Walid Gholmieh. Même l'audience n'a plus la même densité et encore moins la même ferveur à l'écoute. Il est temps que cette édifiante institution mise au point au prix d'immenses sacrifices soit remise à neuf et restructurée dans la veine des accomplissements du compositeur, administrateur et chef d'orchestre qui a tout donné pour l'amour de la musique, aussi bien occidentale qu'orientale.
Ceci dit, sous les auspices de l'ambassade de Roumanie à Beyrouth, se sont déclarés les feux de la terre de Cioran et Mircea Eliade. Feux à travers un menu, concis et moderne, révélateur de l'inspiration et des œuvres de compositeurs inconnus pour la plupart des mélomanes libanais. Avec des pages de Rogalski, Bentoiu et Dvorak, le seul rescapé de terre moins visitée...
En ouverture, trois danses roumaines, nourries de sève folklorique, de Rogalski. Rythmes, cadences, joie et tristesse sur un fond de dissonances harmoniques et aux premières mesures dominées par une sorte de pulsation secrète. Tableaux sonores brefs et changeants comme les variations du temps qui s'empare d'une nature quand même toujours bienveillante et accueillante.
Pour prendre le relais, autre mélodie et dialogue ignorés de l'auditoire, le Concerto n° 2 pour piano et orchestre de Pascal Bentoiu. Partition donnant surtout la part belle au clavier. Derrière les touches d'ivoire, Mihai Ungureanu, la cinquantaine agile, avec veste à revers satinés, nœud de papillon rouge sur chemise blanche et cheveux sel et poivre coupés à ras de poil.
C'est à découvert et seules qu'avancent les premières mesures du piano. Narration rêveuse et tendue comme une promenade dans un lieu indéfinissable. Notes qui chutent telles des étoiles à la lumière palpitante et glacée. Et suit l'orchestre dans une houle délicate où violons et instruments à vent gonflent les voiles d'une trirème ivre de sa traversée. Résolument d'une stridence maîtrisée, aux angles soigneusement rabotés, est ce dialogue entre clavier et orchestre, mais où le piano a les rênes du pouvoir en main. Interprétation toute en finesse et dominatrice du soliste qui, par-delà toutes les tonalités grinçantes, fait admirablement chanter, comme un crissement de cristal, les touches d'ivoire...
Pour conclure, la Symphonie n° 8 de Dvorak. Guère un nouveau monde, pour se référer à la plus célèbre composition symphonique du musicien tchèque, mais le reflet d'une certaine paix intérieure. Lyrisme serein et souci de renouvellement que cette œuvre écrite au petit village de Vysoka.
Quatre mouvements (allegro con brio, adagio, allegretto grazioso, molto vivace et allegro ma non troppo) pour une palette d'émotions entre exaltation, mysticisme, veine populaire et une sorte d'esprit rhapsodique pour un finale de bacchanale en apothéose.
Si la direction est assez nuancée, Loubnan Baalbacki, jeune musicien formé aux écoles de Bucarest – quoique loin de nous épater comme à sa première fois il ya deux ans – est comme chez lui dans ces pages. Soulignons quand même le dérapage du cor anglais et du piccolo jetant quelques ombres discordantes et douteuses. Ainsi que les désagréments incorrigibles de l'auditoire (un mobile qui résonne longtemps dans le sac d'une dame au cœur d'un pianissimo à retenir tout souffle ! ). Au final, la salle a manifesté sa satisfaction avec une ovation sans délire. Sauf celui d'un supermordu au premier rang qui s'est levé, comme mû par le devoir de donner le ton, avant même qu'expire la note d'orgue...

