Partage d’expérience et d’humour.
Patiné à l’encre sympathique et, parfois, le sérieux montre le bout de son nez et l’on glisse alors dans la «leçon didactique pompeuse». Mais, heureusement, ce moment ne dure que le temps de quelques lignes (bien denses) et l’on retourne à son sujet favori, traité avec un humour certain et une certaine ironie, parfois autodirigée. Laferrière ne cache rien, ni les détails techniques ni les ficelles du métier. Et se projette au-devant de la scène, proposant sa propre expérience, disséquant son parcours. Il revient à l’époque où il était un écrivain nonchalant, passant ses journées à taper sur sa vieille machine (la mythique Remington 22), en... pyjama, bien entendu. Cet «étrange habit de travail», Laferrière dixit, «constellé de taches de café et de sauce spaghetti».
Et nous parle de l’écriture, de la manière de s’y prendre, de: comment éviter les pièges, que faire en cas de panne, comment ne pas entamer son roman, comment utiliser le présent et le passé, comment décrire un baiser, comment conclure...
Son écriture, jusque-là à saveur autobiographique, prend donc avec ce vingtième opus des accents de journal intime. En 182 paragraphes, émaillés de phrases du genre que l’on trouve dans les Fortune Cookies (ou «biscuits du bonheur» des restaurants chinois), entre considérations philosophiques, digressions loufoques, parfois insolites, parfois divinatoires, parfois pédagogiques.
Candidat à l’Académie française au fauteuil de l’auteur d’origine argentine Hector Bianciotti, décédé en 2012 (le suspense se termine le jour de l’élection, le 12 décembre), né à Port-au-Prince le 13 avril 1953, Dany Laferrière, de son vrai nom Windsor Klébert Laferrière, est un intellectuel, écrivain et scénariste qui vit entre Miami et Montréal. D’abord journaliste, il quitte Haïti pour Montréal en 1976, à la suite de l’assassinat de son ami Gasner Raymond. C’est au Québec, en 1985, qu’il connaît le succès avec son premier roman Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, dont il écrira le scénario pour le film réalisé par Jacques W. Benoît en 1989. Il enchaîne alors les romans, parmi lesquels Le Goût des jeunes filles en 1992, dont il écrira également le scénario, et La Chair du maître en 1997, une œuvre qu’il considère comme «une autobiographie américaine». Il a reçu le prix Médicis 2009 et le Grand Prix du livre de Montréal pour son roman L’Énigme du retour, qui raconte le retour de l’auteur en Haïti à la suite de la mort de son père, exilé lui-même dans les années 1960.
À la fois romancier, poète, scénariste et cinéaste, Dany Laferrière a publié plus d’une vingtaine de livres, dont Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, prix RFO 2002, et Vers le Sud (2006), en lice la même année pour le prix Renaudot et adapté également au cinéma.
Au final, qu’offre donc Dany Laferrière ici ? La «promesse d’un premier roman»? (intitulé de son premier paragraphe). Ou une «vie d’encre»? (titre de celui qui clôt l’ouvrage). Peut être tout simplement, comme il le dit lui-même: «Emportez avec vous ce petit manuel. Il ne vous servira à rien si vous avez du talent et il ne fera que vous retenir inutilement si vous n’en avez pas, mais emportez-le pour n’avoir pas à l’écrire plus tard. Une corvée de moins.»

