Vahé Barsoumian.
Matière chassée et enchâssée entre filaments et fils astucieusement noués et embobinés. Avec des couleurs sombres travaillées et retravaillées pour enrober, au cœur du tableau, ces zones noires, opaques, obscures, caverneuses, comme une pierre ponce à la fois poreuse et dense, aux limites fuyantes et imprécises. Et pour tout rayonnement et force d’équilibre, à part le mouvement des lignes, le pastel en tons de grisaille, de couleurs adroitement et minutieusement distribuées.
Un discours presque secret, codé, aux abstractions élégantes, sur une société de consommation qui n’a pas fini d’épuiser ses ressources, de vider le ventre de la terre et de puiser dans les énergies vives de la nature. Une question de vie et de mort, de combat et d’espoir. Symbolisme évident et flagrant pour une métaphore facile à déchiffrer.
Septuagénaire aux cheveux blancs comme neige, au verbe fluide, aux yeux pétillants, Vahé Barsoumian, élève de Guvder et l’art dans le sang, est un artiste loin de toute concession à la mode et réfractaire aux complaisances décoratives. Pour lui, seul le questionnement est important, constant. Et créateur.
Il parle en termes clairs de la «chose», terme pourtant vague et anonyme, qui surprend et interloque. Dix ans de sa vie pour cerner et capter cette «chose» volatile. Pour une quête, recherche et élaboration formelle.
«L’infini des choses qui nous entourent, explique-t-il calmement... C’est leur concept, du début d’une production jusqu’à son ultime consommation, qui me préoccupe. Une chose n’est pas quelque chose de fini, mais à reconstruire en lui donnant à chaque fois une autre réalité. Et toute chose qui est objet de questionnement par l’artiste s’ouvre au domaine de l’art. Je n’ai pas voulu être un peintre ou un dessinateur de portraits, de paysages, de nature. J’ai été frappé par cette phrase du poète allemand Angelus Silesius, qui dit en substance: “La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit, elle ne se soucie pas d’elle-même, elle ne demande pas si on la voit”. Shopenhauer, Husserl, Heiddeger ont suivi des pensées parallèles pour être, pour exister. Je ne veux pas d’images dans ma peinture. Pour moi, il s’agit surtout d’une abstraction intellectuelle. En art, et pour les grands peintres, l’important c’est la ligne, la mesure, la structure...»
Influencé par Braque, Picasso, Richter, Baselitz, Christof Wool, fervent lecteur de Bachelard (L’intuition de l’instinct), Pessoa, Baudelaire et Rimbaud, il avoue par ailleurs que sa dernière production a baigné dans les notes du Crépuscule des Dieux de Wagner. Si la houle wagnérienne le touche et l’inspire, il n’en parle pas moins de la délicatesse et de la poésie des phrases sur clavier d’Éric Satie.
Heureux de retrouver le public libanais et les rives natales, Vahé Barsoumian croit ferme que le Liban a une place de choix dans l’art contemporain. Et c’est en toute confiance qu’il offre aux regards du public ses créations picturales où, selon ses propres termes, «sa démarche est de donner forme à des idées».
Le mot de la fin revient à Jean-Louis Poitevin, présentateur de l’artiste dans le livret édité pour la circonstance, qui cerne l’œuvre ainsi: «C’est ce chant de la chair que, par la magie des conflits positifs entre ligne et couleur, nous fait entendre chaque tableau de Vahé Barsoumian. C’est l’infini des correspondances possibles entre matière et pensée, entre vie et espoir que nous offre chacun de ses tableaux.»
L’exposition de Vahé Barsoumian se prolonge jusqu’au 29 octobre 2013.

