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Il n’y aura pas de nouvelle guerre froide entre la Russie et les États-Unis

Il n’y aura pas de nouvelle guerre froide entre la Russie et les États-Unis

Éclairage De l’affaire Snowden au conflit syrien, la multiplication des sujets qui fâchent entre Moscou et Washington n’éclipse pas les points communs entre les deux pays, notamment la menace terroriste islamiste.
30/09/2013

Les relations entre les États-Unis et la Russie sont depuis quelque temps scrutées à la loupe. Chaque mot prononcé par le président américain, Barack Obama, ou par son homologue russe, Vladimir Poutine, est interprété, commenté, analysé... 


En effet, les relations actuelles entre les anciens ennemis de la guerre froide sont tombées à un niveau rarement vu depuis des décennies. Moscou et Washington sont en désaccord sur bien de sujets dernièrement, comme la non-prolifération nucléaire, le désarmement, l’Afghanistan, le nucléaire iranien ou la Corée du Nord, la défense antimissile en Europe ou encore les droits de l’homme. Le Kremlin a de plus interdit aux Américains d’adopter des orphelins russes, légiféré sur les ONG financées par des pays étrangers et réprimé la «propagande homosexuelle» devant mineurs. Les deux pays ont aussi des positions antagonistes sur la Syrie, alors que leurs relations sont encore plus glaciales depuis l’affaire Snowden.

 

(Pour mémoire: Snowden porte un coup dur mais pas fatal aux relations russo-américaines)


Réminiscence ou résurgence de la guerre froide, rhétorique antiaméricaine ou simple conflit d’intérêt, les paris vont bon train pour tenter de comprendre les dessous des relations russo-américaines actuelles, surtout à la lumière du conflit syrien qui semble, à lui seul, cristalliser les rapports tendus entre ces deux puissances.
Pour Florent Parmentier, responsable au master affaires publiques à Sciences-po Paris, «il n’y a pas en réalité de nouvelle guerre froide à propos de la Syrie: elle n’est pas nouvelle, dans la mesure où la Syrie a toujours été soutenue par la Russie; elle n’est pas une “guerre froide”, dans le sens où il n’y a pas de lecture idéologique globale à faire de cette opposition entre les intérêts américains et russes. C’est une lutte d’influence sur un territoire donné, mais localisé. Il y a certes un différend local, mais qui a pu trouver un point d’équilibre précaire».


Par ailleurs, le désaccord entre les deux pays est plus ou moins fort selon les sujets. «Concernant Snowden, s’il a eu un visa temporaire, la décision russe a été extrêmement longue à être prise, ce qui a permis au pouvoir américain de retourner l’opinion publique. Mais effectivement, chaque fois que les tensions géopolitiques s’exacerbent, le régime politique russe est critiqué... L’affaire Snowden a aussi mis en difficulté une partie de l’opposition russe en dissociant l’atlantisme (préférence pour un modèle américain et une alliance avec les États-Unis) des partisans des droits de l’homme (qui devaient logiquement prendre position pour le “dissident” au détriment des autorités).»

Un rappel théorique et historique
Pour bien comprendre une question qui touche une grande problématique des relations internationales, à savoir s’il y a retour ou résurgence de l’esprit de la guerre froide, il va falloir passer en revue quelques repères de la guerre froide, ajoute de son côté Élias Bou Assi, professeur de relations internationales à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. «Il s’agit d’une époque qui a commencé après la Seconde Guerre mondiale. Ce sont deux mondes, deux idéologies, deux projets de société, deux visions du monde... diamétralement opposés qui s’affrontent», ajoute-t-il.
À noter, par ailleurs, qu’en face des États-Unis, se trouvait l’Union soviétique qui était une entité constituée par une quinzaine d’États, dont il ne reste actuellement qu’un seul, en l’occurrence la Russie. Et l’URSS avait des tentacules un peu partout, à commencer par l’Europe de l’Est qui avait été satellisée. À partir de l’Europe, l’influence soviétique s’était étendue au Moyen-Orient, en Amérique latine et, dans les années 70, en Afrique: «Il y avait deux mondes, il n’est resté qu’un seul État, la Russie.» «Donc sur le plan dogmatique, la guerre froide est une lutte entre deux idéologies, une situation qui n’existe plus à l’heure qu’il est», insiste-t-il. 


S’il existe des divergences, des luttes d’influence, une course vers les matières premières, on peut parler de concurrence entre la Russie et les États-Unis. Ces sujets de frictions peuvent avoir lieu entre deux alliés. On peut donc avoir les mêmes problèmes entre les États-Unis et l’Europe, et on ne parlera pas de guerre froide, juge M. Bou Assi.
Il faut également chercher l’origine historique de cette animosité entre Moscou et Washington: «La Russie, après l’éclatement de l’Union soviétique, croyait à un traitement de faveur de la part de l’Occident, et notamment des Américains, espérant, à cette époque, une relation d’égal à égal. Ce qui n’a pas eu lieu, entraînant un sentiment d’humiliation de la part des Russes, très imprégnés par leur histoire et par la grandeur de leur empire», explique le politologue libanais.
À ce sentiment de frustration, sont venus s’ajouter d’autres facteurs: l’élargissement de l’OTAN, l’adhésion des pays de l’Europe de l’Est à l’UE. Vient ensuite le système antimissile que les Américains comptent installer et qui est considéré comme une menace pour les Russes. Ajoutez à tout cela que la Russie s’enrichit, malgré les différentes crises économiques. 

 

(Lire aussi: Les tensions russo-US ravivent l’anxiété au Liban et dans la région)


Élias Bou Assi estime néanmoins qu’il «y a un antiaméricanisme évident, les Russe ayant assimilé, en quelque sorte, mondialisation et américanisation. C’est la raison pour laquelle tous les inconvénients de la mondialisation ont été imputés aux États-Unis».
Selon lui, «l’héritage communiste reste incrusté dans l’inconscient collectif et individuel des Russes. On a troqué la veste de camarade contre une veste qui se veut démocrate. La Russie reste aujourd’hui une démocratie tâtonnante. Ce qui est par ailleurs compréhensible puisque la démocratie n’est pas mécanique. Avec tout le chamboulement qui a eu lieu, les Russes ont commencé à parler de la démocratie. De là à la pratiquer, il faut encore quelque temps. Il ne faut pas être sévère sur cette question».

Des points communs
Toutefois, «les questions économiques, et notamment le contrôle de la finance, devraient permettre de trouver des points de convergence» entre les deux pays, affirme Florent Parmentier, alors qu’Élias Bou Assi estime qu’«il y a d’autres points communs entre la Russie et les États-Unis. La lutte contre le terrorisme, notamment la tendance islamiste de ce terrorisme, constitue un dénominateur commun entre les deux pays».

Sur la Syrie
C’est surtout sur ce point qu’Américains et Russes pourront se mettre d’accord concernant le conflit syrien.
Pour M. Bou Assi, l’avenir de la Syrie va dépendre de la Russie et des États-Unis. «Le problème réside dans le fait que ces deux puissances ont une vision diamétralement opposée du conflit. Les Américains poussent à la sortie de Bachar el-Assad et la mise en place d’un gouvernement de transition, alors que les Russes refusent de toucher à la légalité et à la légitimité du président syrien qui doit terminer son mandat.» Néanmoins, il y a une crainte commune chez les dirigeants des deux pays: c’est la menace terroriste. Tous les deux voient d’un mauvais œil la montée en puissance des groupes islamistes radicaux.
«C’est pourquoi je pense que les points d’accord sont plus ancrés dans les relations russo-américaines, même si, en apparence, il y a deux positions qui se télescopent, estime Élias Bou Assi. La question est de savoir comment les deux pays vont gérer leurs divergences en parlant de Genève II. Pourront-ils présenter un projet commun après s’être enfin mis d’accord sur une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU concernant la Syrie?»

 

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De son côté, Florent Parmentier balaie d’une part l’idée que les Russes prennent le Conseil de sécurité en otage et, d’autre part, celle qui considère qu’il y a de nouveau une puissance qui refait l’équilibre stratégique face aux Américains: «La Russie ne fait pas l’équilibre stratégique face aux Américains au niveau global, de même que la Chine prise seule. Quand à l’accusation de blocage, elle répond à l’accusation russe selon laquelle certaines puissances cherchent à contourner le Conseil de sécurité, ne tenant pas compte de la diversité des opinions qui le composent.»
Toujours concernant la Syrie, M. Bou Assi affirme que «la position russe est blessante pour le peuple syrien puisque Moscou utilise la terminologie de “terroristes” pour qualifier l’opposition syrienne. Les Russes ont en outre pris position pour le régime Assad en affirmant que ce sont les rebelles qui ont lancé l’attaque chimique fin août. Leur comportement agressif, héritage de l’ère soviétique, pourrait bien leur nuire en fin de compte.»
En effet, ce comportement russe, vestige du soviétisme qui est associé à une sorte de survivance tsariste (la grandeur de la Russie), constitue actuellement un obstacle à de meilleures relations entre Moscou et les Occidentaux, estime le spécialiste libanais.


D’où les questions: pourquoi les Russes tiennent tellement au régime syrien? Est-ce à cause du port de Tartous? Considèrent-il le pays comme un «étranger proche»? Est-ce le dernier satellite de la Russie après la chute de Saddam et de Kadhafi?
«Le port de Tartous est un élément d’explication, comme le sont la coopération des services secrets, la crainte de voir un État proche dominé par des extrémistes religieux ou les coopérations économique et militaire», répond M. Parmentier. «La chute de Saddam et de Kadhafi a certes marginalisé la position de la Russie dans ces pays. Quant à la notion d’“étranger proche”, ce serait un abus de langage. Moscou ne propose pas à Damas de faire partie de l’Union eurasienne, et la Syrie n’a pas le nombre considérable de russophones que connaît Israël», ajoute-t-il.

Les moyens de leur ambition ?
Il faut néanmoins se poser la question de savoir, dans le contexte actuel, si les Russes ont la volonté et les moyens de s’opposer plus hardiment aux Américains ou s’ils se contentent de taper du poing sur la table pour dire que nous sommes là et qu’il faut compter avec nous.
Pour Élias Bou Assi, «même si elle le veut, la Russie n’a pas les moyens de s’engager dans une nouvelle guerre froide, surtout qu’elle ne sera pas suivie sur le plan international». «En fin de compte, il faut noter, selon lui, que depuis les années 90, les Russes n’ont jamais pu conclure un épilogue d’une manière satisfaisante pour eux. Ni leur sortie d’Afghanistan, ni leur relation avec ce qu’ils appellent les étrangers proches, ni leur relation avec les États fédérés au sein de la Fédération russe, notamment à cause de la manière forte qu’ils continuent d’utiliser, héritage soviétique par excellence.»


Est-ce que la mondialisation va laisser une marge de manœuvre à la Russie, ou bien va-t-elle finir par jouer le jeu, tout en se démarquant pour sauvegarder un terrain qui lui est propre, ce qui est tout à fait son droit? ajoute-t-il.
«À mon avis, les États-Unis ont plus de soucis à se faire du côté de la Chine que du côté de la Russie. À l’heure qu’il est, l’adversaire potentiel, voire réel, est beaucoup plus la Chine que la Russie, sur le plan idéologique, mais surtout sur les plans économique et commercial», conclut-il.

 

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