Un puissant one-woman-show de Sawsan Bou Khaled. Photo Sami Ayad
En face, une jeune fille dort, les yeux recouverts de rondelles de concombres dans un grand lit en fer forgé aux barreaux en cuivre, avec une lampe de chevet allumée. Un peu agitée, elle marmonne, bredouille, psalmodie et s’interroge. Sur des tas de questions. Car le noir est palpable, inquiétant, menaçant, grouillant d’ondes négatives. Il faut le remplir et se battre contre ombres et fantômes.
Petite fille aux couvertures tirées jusqu’au menton, les pieds qui pointent de l’édredon et les mains jointes sur la poitrine. Finalement, allez, ces rondelles ont suffisamment servi de masque de beauté. Alice, tout en mimiques agiles, les croque à pleines dents comme un lapin qui grignote sa carotte. Le ton est donné. Humour noir, acidulé pour une parodie et une satire sans concessions.
Ce lit est l’arène de toutes les agitations et de tous les fantasmes. De toutes les angoisses, les hantises, les craintes, la schizophrénie d’une femme pour qui la liberté de vivre, d’aimer, d’enfanter est déniée, contrecarrée... Obsessions venues de la nuit des temps que ces retournements dans un lit qui éveille tous les démons et appelle toutes les idées, aussi bien radieuses que celles sinistres, sombres, grises et plombées.
C’est sur cette situation de personne rongée par l’insomnie, les hantises, les tourmentes que table Sawsan Bou Khaled qui a conçu le spectacle et l’interprète avec brio, en un saisissant one-woman-show. Peu de paroles, parfois même cela se résume à un sifflement, un grognement, une onomatopée, un borborygme, une gestuelle expressive.
Dans cette ronde de la nuit aux bords mouillés du mal de vivre, la scénographie, les vidéos et l’animation, signées Hussein Baydoun, font merveille en apportant épaisseur, fraîcheur, poésie et un souffle parfois libérateur. Comme une échappée belle vers le rêve. Surtout avec cette grappe de notes égrenées au clavier qui a toutes les allures d’une cantate de Bach...
Dans ce lit étroit qui envahit peu à peu toute la scène, pour un imaginaire débordant et débridé, les trouvailles scéniques sont remarquables pour ne pas dire époustouflantes. Transformations multiples aux allures «kafkaïennes» où du cafard au nuage blanc, en passant par ce pied en bois qui s’immisce entre les orteils et la joue de l’actrice, la prestidigitation d’un esprit fiévreux et enfiévré joue en toute virtuosité et finesse au funambule équilibriste. Ainsi cet édredon qui se transforme sous nos yeux médusés en bête monstrueuse hérissée de pics terribles comme l’ogre du Gévaudan ou les créatures baveuses d’Alien... Ou ce ressort de lit, pourtant apparemment sans secrets, qui devient brusquement cages de prison où s’enferme une petite fille à la robe blanche, terrorisée et inquiète jusqu’à la mort. Pour finir juchée au haut de cette tour d’infortune, comme sur les toits d’un monolithe en béton et acier, avec un chat sur les épaules et la lune qui, inlassablement, monte sa garde. En posant la question à sa sœur jumelle, à l’autre Alice de Lewis Carroll, si nous sommes bien vivants... Qu’on lui réponde donc au milieu de cette mer de frustrations et de misères...
Dur, tendu, traversé d’un humour grinçant et noir, mais guère loin de notre déplorable réalité, ce moment de théâtre (malgré l’inconfort d’être assis comme dans une école spartiate et sa relative brièveté: une soixantaine de minutes) est une bénédiction pour tous ceux qui croient encore en la vertu du monde des planches.
*Jusqu’au 29 septembre et ensuite du 3 au 6 octobre.

