Poésie et rêve pour une fiction du théâtre.
Les cheveux en bataille, le tee-shirt cool, le regard pétillant derrière des lunettes de myopie, le «lap-top» sur la table (une génération qui ne peut plus se passer de son ordinateur et encore moins de son mobile!), Ghina Sibaï vient à peine de sortir de la petite jungle de Sikah Barazek, pièce de théâtre montée récemment à la LAU par Lina Abiad dont elle a habillé de féerie les personnages et meublé la forêt d’un bestiaire drôle et amusant. Non sans un clin d’œil à la férocité de la réalité.
À son auriculaire une grosse bague fétiche. Une fleur à pétales en pierres colorées. «Oui, dit-elle, c’est moi qui l’ai confectionnée. Je suis bijoutière autodidacte. Je suis habile de mes doigts et de mes mains. Plus d’une vingtaine d’expo en ce sens à mon actif, et c’est toujours le même plaisir de fignoler, d’ajuster, d’agencer, de sertir, de ciseler, de créer. Et le public me rejoint à chaque aventure. L’appel du monde du théâtre est venu se greffer sur cet esprit de création lorsque j’ai croisé Lina Abiad en 2000 pour son travail Rihat al-Saboun (Parfum de savon). Un coussin capitonné, festonné qu’elle demandait.... Et j’ai plongé avec fébrilité, délectation et à corps perdu dans l’univers des tréteaux, moi qui venais fraîchement d’obtenir de la LAU mon diplôme d’architecture intérieure.»
Depuis, la collaboration pour seize productions théâtrales. Certes à la salle Gulbenkian, pour les créations majeures ponctuant les fins des saisons estudiantines, mais aussi à l’espace Babel avec Alia Khalidy. Sans oublier de mentionner sa présence pour plus de 10 programmes de télévision. TV locales aussi bien qu’étrangères, incluant Dubaï, Qatar, l’Algérie et la Grèce.
Son art du visuel l’a menée au septième art. On évoque en cela la pellicule de Bahia et Mahmoud de Zeid Abou Hamdan (décor, mobilier et objets de la maison où est filmé le couple de vieillards portent sa griffe) ainsi que celle de Soul de Fatima Abdallah où elle patine une statue en argile.
Comment travaille une «designer-accessoiriste» qui réinvente le monde selon l’inspiration d’un dramaturge, d’un auteur, d’un metteur en scène, d’un cinéaste?
Éclat de rire, bien entendu, tortillement de la bague au doigt, regard vers le ciel et la réponse fuse: «Chaque projet est un challenge. Ce que voit l’œil, les mains le réalisent, dit-elle. Je n’ai qu’à voir quelque chose et je sais comment le faire... Ce que je touche, je le transforme: mes doigts me dictent où aller... Je dessine d’abord et je commence à découper des maquettes en petite dimension pour les exécuter progressivement en plus grand... Tenez, par exemple, pour la souplesse d’un serpent sur scène, j’ai usé des verres en plastique collés les uns aux autres... Pour moi, être accessoiriste c’est trouver des solutions et avoir le talent de combiner les couleurs.»
Pour Ghina Sibaï, férue de littérature (elle lit Ihsan Abdel Koudouss, Dostoïevsky, Pinter, Baricco, Golding), écoute la musique selon ses humeurs (cela va de Vivaldi à Alexandre Safini, en passant par Julio Iglesias et le jazz de Jamie Cullum) l’essentiel, dans son travail, est d’abord de s’imbiber, d’absorber le texte à rendre visuel, tangible, palpable.
Des projets plein la tête? Bien sûr. Mais on n’en dit pas plus. Les derniers mots de cette entrevue, comment les formuler? Petite hésitation et, avec le sens de l’humour qui caractérise sa création, elle lance: «Si je savais les mots magiques, je les aurais dits... Mais je tiens à confier que j’aurais aimé avoir une armée de fées pour m’aider...»

