Roger Assaf va réveiller, l’espace d’une quarantaine de minutes, la voix du grand journaliste...Photo Michel Sayegh
Devant un parterre d’amis et de personnalités politiques, Roger Assaf va réveiller, porter, incarner, l’espace d’une quarantaine de minutes, la voix du grand journaliste, patron de presse, député, diplomate et, par-dessus tout, homme de foi et de justes combats.
Devant lui, des piles de journaux à en-tête de coq triomphant. Derrière, en toile de fond, une projection de photos de Ghassan Tuéni au fil du temps. Toujours à son bureau scrutant son journal et l’éternelle cigarette au coin des lèvres...
Par bribes de textes lus, d’enregistrements audios, de scènes interprétées par Sassine Kozelli, Bassel Madi et Hanane Hajj-Ali, Roger Assaf raconte cet homme d’exception. Il dresse le portrait d’un combattant de la plume, des urnes et du cœur, aux éditoriaux portant leurs résonances dans toute la région arabe. Journaliste engagé « dans un dialogue confiant » avec ses lecteurs, révélait-il, en 1995, dans Secret professionnel... et autres secrets. « Maître » à penser autant pour ses milliers de lecteurs que pour ses collaborateurs. Admiré même des plus modestes parmi eux, comme ce Ahmad Chankar, le plus ancien camelot devenu, pour venger son frère assassiné par l’autre bord, tueur de chrétiens à un barrage et qui se transformera, durant la guerre des deux ans, en ange gardien de Ghassan Tuéni lors des déplacements de ce dernier dans Beyrouth-Ouest. Un épisode qu’il racontera des années plus tard et qu’interprètent Sassine Kozelli et Bassel Madi en tenues miliciennes et armes à la main, pour exposer l’impact de la guerre sur la vie de ce « guerrier pour la paix ». Lui qui, dès 1976, écrivait dans un édito sur « la folie du 13 avril » : « C’est un péché historique de croire qu’on peut défendre la terre par le feu qui la brûle, la patrie par les engins qui la détruisent et la souveraineté en la proposant aux enchères des protections fictives et des garanties fallacieuses. »
Avec la même acuité, il dénonçait « cette guerre de substitution. Cette révolte palestinienne menée hors de sa terre. Ce complot qui aura doublement affaibli la cause palestinienne (...) et accentué les schismes communautaires d’un pays qui n’a jamais été autre chose qu’un rassemblement de mini-États, pour ne pas dire de clans et de tribus... ».
« Les Libanais aspirent à une vie meilleure, à la pleine citoyenneté et à une plus grande confiance dans leur État », écrivait-il en 1972, revendiquant « un rapprochement citoyen qui naîtrait d’une franchise dans les rapports communautaires, un nouveau pacte national basé sur un dialogue entre un musulman fort de son islam et un chrétien fort de son christianisme, afin que cette nation soit une union de deux forces vives plutôt que de deux semi-entités... ». Quarante ans plus tard, l’écho de ses paroles se fait encore plus retentissant !
Tout comme ses dénonciations de l’incurie de l’État, de l’incompétence de ses représentants, de la négligence de ses dirigeants. Ses appels toujours réitérés à l’implication des jeunes, sa formidable aspiration « à une liberté qui n’a besoin de personne pour la protéger ». Autant d’idées politiques, sociales, quasi philosophiques qui forment le legs d’un homme d’une pertinente lucidité et d’une profonde spiritualité.
Un homme au destin ponctué d’épreuves et de drames, pénétré d’une foi transcendant toute résignation. Foi en Dieu, en ce lien ténu reliant la vie à la mort. Cette mort (incarnée par Hanane Hajj-Ali enveloppée d’un voile blanc comme un linceul) si souvent côtoyée qu’il finira par l’apprivoiser, par découvrir sa face « joyeuse », habitée du rire de ses chers disparus. À commencer par celui de sa petite Nayla dont le visage d’ange s’affiche sur l’écran de fin...

