Un étouffant huit clos où la société est fustigée. Photo Nasser Trabulsi
Un verbe acide et tonitruant pour une société malade de conformisme et de soumission. Une assemblée de fous, entre délire verbal et imagination débridée, tient un procès interminable avant l’heure du dîner.
Une scène presque nue, si ce n’est une porte qu’on frappe en vain et quelques accessoires dérisoires pour un tribunal d’infortune. Dans le box des accusés, en tablier d’ouvrier bleu marine foncé, Saadoun (personnage fantoche de l’auteur de Carte Blanche qui a fait aussi récemment le valet et souffre-douleur d’un dictateur) en prise avec un général, des témoins et un greffier, tous en sous-vêtements blancs de grand-père. C’est-à-dire flanelles à col bateau et culottes longues sur chaussettes en laine. Sur leur tête, des cornets de journaux, des bérets, des mouchoirs, des bonnets à cordelettes. Une tapée de personnages ventrus, bedonnants ou squelettiques, ébouriffés, extravagants, caricaturaux, échappés à Asfourieh ou Charenton.
Pour cette œuvre prémonitoire, virulente et toujours d’une abrasive actualité, sur les violences sociales et l’abrutissement de masse, commence, dans un étouffant huis clos, la ronde des mots. Entre fiction et réalité, entre amertume et poésie noire, entre égarement et illusoire lucidité, entre démence et fausse sagesse, la société est fustigée dans son injustice, ses dérives et sa cruauté. Une société fragmentée, belliqueuse, toujours en dissension, où la paix du cœur, de l’esprit et du corps demeure une quête agitée et épuisante.
Parodie grinçante, carnavalesque et gesticulante, cette œuvre dramaturgique, dure, sombre et oppressante, entre théâtre panique, cérémonial ironique et théâtre de l’absurde, jette ses filets tentaculaires et distordus dans le dédale des phrases qui déroutent, perdent et assassinent.
Un crime a été commis. L’interrogatoire, vaseux et fumiste, se répand en historiettes et sornettes. Entre-temps, en attendant le verdict du général, le principal accusé entend des voix et a des visions. Notamment celles d’un ange, de sa mère, d’un mendiant, d’un parrain qui est en fait son avocat. Et surtout d’un homme-arbre (excellent moment théâtral d’un vieil acteur transformé en tronc blanc au langage éolien, parnassien), ce célèbre « Zanzalakht », ce lilas des Indes, amer, solitaire et ombrageux, qui donne d’ailleurs son nom à la pièce.
Invitation au rêve ou au cauchemar, à la révolte ou à l’apaisement, à la confusion ou à la clarté que ces rencontres d’un esprit et d’un être en prise avec son passé, ses proches, son imaginaire, ses démons et ses anges ?
Pour conclure, devant cette cocasse et pitoyable assemblée de fous où réalité et fiction se rejoignent, où vérité et contre-vérité se confondent, où noir et blanc fusionnent, où bien et mal sont le revers d’une même médaille, la société et ses travers, de structure, de rapport humain, de magistrature, est subtilement, en un ton fulminant, irrévérencieux et surréaliste, mise en boîte, dénudée, clouée, pointée de l’index.
Arrive le médecin en chef pour l’inspection du soir et tous les malades sont invités à passer à table... Têtes basses, pantoufles aux pieds, robes de chambre à gros carreaux fermés sur des ventres ballonnés ou plats, l’air piteux, la démarche lourde, comme de vrais personnages « kafkaïens », ils quittent la scène.
La représentation est bien finie. Des rideaux blancs en salle même sont bruyamment tirés, jusqu’autour des murs des spectateurs assis. Du coup, ces derniers, simples témoins ou complices, sont impliqués dans cette farce qu’ils applaudissent.
Le texte arménien de la traduction est signé Hrag Demirdjian et projeté dans sa version arabe sur les deux côtés des murs de la scène.
Une scène presque nue, si ce n’est une porte qu’on frappe en vain et quelques accessoires dérisoires pour un tribunal d’infortune. Dans le box des accusés, en tablier d’ouvrier bleu marine foncé, Saadoun (personnage fantoche de l’auteur de Carte Blanche qui a fait aussi récemment le valet et souffre-douleur d’un dictateur) en prise avec un général, des témoins et un greffier, tous en sous-vêtements blancs de grand-père. C’est-à-dire flanelles à col bateau et culottes longues sur chaussettes en laine. Sur leur tête, des cornets de journaux, des bérets, des mouchoirs, des bonnets à cordelettes. Une...


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