Un tableau de famille de l’époque.
« Prodigieuse », « virtuose », « géniale » : c’est ce que l’on disait, en 1760, de Maria-Anna Mozart, née à Salzbourg en 1751 et que l’on appelait Nannerl. Aujourd’hui, un débat, un livre et un film viennent de lui être consacrés pour savoir dans quelle mesure elle aurait donné le « la » au talent de son frère, Wolfgang Amadeus Mozart. Musicien de cour, leur père, Léopold Mozart, avait commencé à enseigner à sa fille aînée à jouer au clavecin dès l’âge de huit ans. Elle fait de rapides progrès. Selon Eva Rieger, professeur d’histoire de la musique à l’Université de Bremen, « avec le temps, Nannerl a acquis une technique parfaite et un jeu brillant. Ce qui a sans doute impressionné son frère Wolfgang, de trois ans son cadet, et l’a incité à faire de même ».Quant à Maynard Solomon, auteur de Mozart : une vie, il se réfère à ce qu’avait écrit Léopold : « Ce menuet et ce trio ont été appris par Wolfgang en une demi-heure, à 21h30, la nuit du 26 janvier 1761, un jour avant son cinquième anniversaire. » À cause de cette aptitude, Léopold entame l’éducation musicale de son fils à ce moment-là, au lieu d’attendre qu’il ait huit ans, comme sa sœur.
Toutes ses compositions perdues
Puis, accompagnés de leurs parents, Nannerl et Wolfgang entreprennent des tournées à travers toute l’Europe, couvrant des milliers de kilomètres à bord d’une berline, s’arrêtant dans environ 88 villes et se produisant devant des milliers de personnes. La musique étant devenue la seconde nature de ces enfants virtuoses, tous deux se sont mis à la composition. Mais l’on ignore jusqu’où aurait pu aller la carrière de Maria-Anna si son père n’avait pas arrêté ses apparitions publiques et sa formation dès qu’elle eut atteint 18 ans : toute douée qu’elle était, il n’était pas de bon ton, à l’époque, que la gent féminine étale ses talents artistiques. Par ailleurs, il ne l’avait jamais initiée à la composition, donnant la vedette uniquement à son fils. Cependant, elle avait continué à composer et ne s’est mariée qu’à l’âge de 32 ans, avec un baron veuf et père de cinq enfants. Elle survit en donnant des leçons de piano et meurt dans le dénuement en 1829, après avoir veillé à la postérité de l’œuvre de son frère. Lequel lui avait pourtant écrit de Rome en 1770 : « Ma chère sœur, je suis émerveillé que vous composiez si bien. En un mot, le chant que vous avez écrit est très beau. »
On ne saura jamais rien de ses compositions car elles ont toutes été perdues.
Partant de là, le cinéaste français René Féret a conçu un film (que l’on a pu voir à Washington) intitulé Nannerl, la sœur de Mozart et qui, selon ses dires, repose sur 40 % de réalité et 60 % de fiction. Il retrace particulièrement le tableau d’une famille unie (dans son quotidien et dans sa vie publique) et à la fois tiraillée par l’amour, le génie et l’ambition. L’attention est portée sur Nannerl qui apparaît comme plus qu’un chapitre dans la biographie de son frère. Sans s’affirmer, elle se profile comme un génie, une victime, une cause féminine, une fille déçue, une femme résignée et encore au-dessus de tout cela. On connaît du moins d’elle un portrait de famille, peint en 1780 : elle est assise au piano avec son frère, leurs mains entrecroisées sur le clavier, image de leur complicité fraternelle et musicale.

