Les contes et légendes illustrés par Mona Bassili Sehnaoui.
Pour mieux apprécier, célébrer ces multiples renaissances dont nous sommes témoins au quotidien, le Beirut Exhibition Center abrite, jusqu’au 24 juillet, une importante exposition sur justement le thème de «Rebirth». Organisée en collaboration avec Solidere et sous la curatelle de Janine Maamari, elle s’articule autour d’un thème qu’il faut comprendre ici dans le sens du renouveau et du renouvellement, et non pas de la Renaissance, terme qui, selon Maamari, comporte des connotations historiques.
«Je trouve que le renouveau (ou le renouvellement) s’adapte beaucoup à l’histoire du Liban, explique Janine Maamari. Il est riche, que ce soit au niveau personnel, social ou historique. De plus, il illustre bien la capacité de l’art à exprimer des émotions.»
Un thème, donc, et quarante-neuf visions. Des paraboles allant du poétique au métaphysique, en passant par le philosophique, le religieux ou la morale. Traduits en peinture, sculpture, photographie, installations, techniques mixtes ou vidéo.
L’idée de l’exposition a germé en décembre 2010. Nombre de galeries et d’artistes libanais ont été contactés alors, invitant ces derniers à réfléchir sur le thème proposé. Ils devaient présenter une œuvre inédite ou récente, illustrant leur vision propre du «Renouveau». «Libre à eux de choisir le média de prédilection ou même de s’épancher dans de grands formats, puisque le Beirut Exhibition Center s’y prête sans problème.»
Comme le note si bien Danièle Giraudy, conservateur général des musées de France, à propos des quarante-neuf artistes retenus: «Leurs classes d’âge sont aussi étendues que sont variés leurs moyens d’expression. Nés, de 1931 pour les deux doyennes, aux années 80 pour les trois benjamins – et donc actifs pour un demi-siècle d’entre eux –, ils ont traversé les guerres et vécu les exils dont témoignent leurs œuvres. Les plus jeunes, formés entre leur terre natale et les capitales étrangères (...), participent à la nouvelle globalisation de l’art», écrit-t-elle dans le catalogue de l’exposition.
L’exposition présente aussi une large palette de médias et de formats. Des moyens traditionnels comme l’huile ou l’acrylique sur toile, ou l’encre et la gouache sur papier. Mais aussi des matériaux plus durs, comme le métal, les fontes, la terre cuite. Sans omettre les «nouvelles technologies» comme la photographie numérique, les écrans plats, les dessins générés sur ordinateur. Mais il y a aussi ces petites inventions ingénieuses des artistes qui pratiquent le «détournement d’objet» comme pour les brûlages, le charbon de noyaux d’olives, des cartouches de balles, les pailles de fer, les éponges naturelles, les poils humains (belle œuvre de Joseph Chahfé, qui reconstitue un code-barres avec des cheveux).
Parmi les interrogations posées, Maamari en souligne quelques-unes: «Est-ce que la vie est un processus continu de destruction et de renaissance ? Après un traumatisme ou un malheur, qu’advient-il de la poésie de l’enfance. Est-ce que la mémoire sélective travestit l’espoir en tristesse? Une œuvre d’art est-elle un espace positif de méditation et un lien entre l’univers et le moi spirituel? Une œuvre a-t-elle le pouvoir de nous rendre libres? Exerce-t-elle vraiment un effet cathartique?»
«C’est une démarche de rencontre avec les artistes», explique la curatrice en ajoutant que cette exposition n’a nullement la prétention de proposer un aperçu exhaustif de l’art libanais. «Mais on espère qu’elle pourra souligner la liberté, l’individualité et les préoccupations esthétiques de nos artistes, et que cela pourra justifier leur passage à la scène internationale.»
Respirez un bon coup
Avant même d’entrer dans la salle d’exposition, le visiteur est accueilli par deux œuvres «d’extérieur». Le mot «BREATHE», écrit en lettres d’aluminium et de néon, surplombe l’entrée. Cette installation d’Élias Maamari invite à remplir ses poumons d’une bonne dose d’oxygène, à respirer, à profiter du moment présent, car ce geste implique la vie.
Impossible, non plus, de ne pas remarquer les sacs de jute entassés, formant une barricade «de la paix», car l’artiste Randa Ali Ahmad a teinté la toile des couleurs de l’arc-en-ciel en la parsemant de petits pétales de jasmin blanc. «Après la mort... la vie», commente-t-elle.
C’est une œuvre de Zad Moultaka (oui, le musicien compositeur peint aussi) qui trône sur le mur d’entrée. Sur une surface gorgée de bleu, des taches sombres prennent des formes ovoïdes, encerclées de rouge, telles des cellules embryonnaires se multipliant pour donner la vie.
L’œuf, symbole de vie par excellence, est également présent dans une toile de Rached Bohsali, Rebirth, renewal and the package that comes with it, peinte avec une précision photographique impressionnante.
Ara Azad mène également une réflexion teintée d’ironie, autour de l’œuf, de la fécondation in vitro, du don de sperme et d’ovocytes à travers une installation composée de fils d’aluminium, de cuivre et de luffa.
Plusieurs artistes ont pris comme point de départ une photographie puis ont brodé autour. Ainsi, Marwan Sahmarani, qui présente là huit portraits à l’huile de peintres libanais inconnus ayant vécu au Levant entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, dont celui de son aïeul en tarbouche, tiré à partir d’une photographie d’époque.
Talar Aghbashian utilise également l’huile sur toile pour peindre son At the Square, portraits de fillettes posant sagement, comme dans les photos d’antan.
Christina Anid effectue un photocollage représentant The egg (tiens, encore un œuf) où le Dôme, l’ancien City Center en ruine, est envahi par les arbres et les herbes folles. «She will win in the end, c’est la Terre qui aura le dernier mot», écrit l’artiste.
Karim Joreige donne à voir un autoportrait en noir et blanc où on le voit torse nu, dans une pose de recueillement ou d’abattement.
L’installation Missing Originals de Roy Samaha propose une réflexion autour du deuil et des objets inanimés qui gardent (ou pas) la mémoire des personnes ayant quitté ce bas monde.
Le Rebirth de Mona Bassili Sehnaoui met en scène les mythes et légendes de Gilgamesh, d’Isis et Osiris, d’Adonis et Astarté pour dire aux Libanais: «Voyez, votre patrimoine regorge d’exemples de renaissances multiples. Laissez l’histoire suivre son cours et nous renaîtrons toujours de nos cendres, tel le légendaire Phénix.»
Une armée de balais (une centaine?) posée par terre, en vis-à-vis de bandes de papiers portant des inscriptions comme «pauvreté», «dictature», «maladie», «terreur»... C’est To Sweep de Nada Sehnaoui, ou la manière de l’artiste de conjurer les énergies négatives de l’univers, en leur donnant un bon coup de balai. Mazen Kerbage expose, lui, ses carnets enfermés dans des écrins de verre, avec, sur le mur derrière, des écrans plats projetant ses illustrations.
Dans un registre un peu farfelu, poursuivant leur mouvance pop et choc, Lami Ziadé et Zeina el-Khalil, avec des considérations sociales pour la première qui reproduit en peinture des pages et des «une» d’un magazine people. Et des envolées lyrico-satiriques pour el-Khalil, qui a construit des effigies de rois et reines de notre ère (Asmahan, Hassan, Ziad, Moussa, Wadad...).
Entre les têtes de morts de Tagreed Dargouth et la petite mort (portrait d’un visage féminin en pleine extase) de Gilbert Hage, signalons l’ingénieuse idée derrière Une seule main ne peut applaudir, de Mohammad Saïd Baalbacki, qui donne à voir la main manquante de la statue des Martyrs.
Sculptures de femmes
Le visiteur peut également admirer la beauté sombre et fascinante du triptyque La huitième renaissance du Phénix de Chaouki Chamoun. L’extraordinaire kaléidoscope du Beirut de Huguette Caland (sans oublier sa sculpture protéiforme en papier mâché). Côté sculpture, mentions spéciales aux courbes volantes de l’Icare de Mireille Honein. Et à la beauté lisse et incurvée du Derviche de May Richani.
En peinture, signalons le portrait végétal d’une fille ou Éclosion, selon Flavia Codsi. La toile méditative de Hannibal Srouji, les «couleurs du printemps» en vidéo de Jean-Pierre Watchi, les signes et les codes d’une renaissance aux couleurs de la terre de Tanbak, le langage en codes également de Mario Saba. Si Raouf Rifaï explore la transformation des tarbouches à travers les âges, Mohammad el-Rawas présente, lui, une série d’œuvres qui retracent la «renaissance d’une toile».
Mais s’il ne fallait en retenir qu’une seule œuvre et bâtir un musée de la mémoire de Beyrouth tout autour (à défaut d’un lieu consacré à l’art contemporain), ce serait l’œuvre de Laure Ghorayeb qui mêle biographie et histoires de Beyrouth dans un collage foisonnant et nostalgique. À voir absolument. Et à méditer.
«Un être humain n’est vivant que s’il est encore susceptible de mourir et de renaître» disait Arnaud Desjardins. «Renaître? Il faut mourir d’abord», affirme Shawki Youssef dans son œuvre qui mêle histoire du Phénix à celle d’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue.
Derrière la boutade, il y a pourtant cette terrible vérité: toute création, toute génération est vouée à disparaître. Alors, de la présence à l’absence, de la fin de soi à la renaissance des autres, on navigue entre ces œuvres qui, si elles paraissent opposées ou très différentes, s’unissent en une même pensée, une même expérience: celle de la mort comme partie essentielle de la vie. Peu importe alors par où commence le voyage.
* Beirut Exhibition Center, nouveau front de mer, près de l’entrée du BIEL. De 11h00 à 20h00. Tél. : 01/ 962000.

